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Compte-rendu de nos explorations en traduction d'image

 

L'atelier a eu lieu en mars 2013. Théara et moi avions déjà commencé une exploration en studio à partir d'images en nous posant la question de la traduction, alors nous avons pensé poursuivre en ce sens. Nous avons invité des gens que nous connaissions à venir faire partager des explorations avec nous et Geneviève Deguire et Mireille Caissie se sont jointes à nous.

 
Voici le compte rendu sommaire de notre exploration et nous sommes très intéressé.es à connaitre vos réactions ainsi que le résultat de vos propres explorations! Au moment de faire l'atelier, l'objectif était de rendre visible ici sur vidéo toute notre progression. Malheureusement, nous constatons les limites de notre tentative. Nous voulions filmer l'atelier de façon spontanée et simple, sans installation technique sophistiquée. Pourquoi? Parce que ce nous souhaitions que les gens participent, envoient leurs commentaires ou leurs essais sur vidéos. Nous avons pensé que si la réalisation vidéo apparaissait compliquée, demander une installation particulière ou beaucoup de montage, cela pourrait avoir un effet dissuasif sur les gens. Force est de constater que nous aurions dû porter davantage attention à la caméra. Notre prise de vue est trop statique, la caméra trop loin, bref, nos images sont pratiquement inutilisables. Apprenons de nos erreurs, la prochaine fois, au minimum (!), nous mettrons la caméra FACE à la personne qui fait les essais...

 
Vous, pensez-y! Envoyez-nous le lien de partage de vos vidéos sur notre chaîne youtube(lien externe) ou par courriel à PoetiquesLA[AT]gmail.com, vos commentaires sur notre processus, ou vos propres essais de traduction d'images, nous sommes très intéressé.es de les découvrir.

 
Maintenant, à défaut de pouvoir vous montrer une vidéo attrayante, voici une description de notre processus.

 
Nous avons commencé nos explorations par quelques essais à partir de 3 images différentes.

 

Image
Sortir, Aude Moreau, 2010
Image
Titre et artiste inconnu de nous, image trouvée au gré des navigations sur internet
Oeuvre de Lin Shih-Yung, 2010
食-1 油彩.畫布, Lin Shih-Yung, 2010

 


De ces premières explorations nous avons tirés les observations suivantes. Pour traduire l'image nous pouvons adopter 3 stratégies différentes:

  • une stratégie descriptive : décrire ce que nous voyons sur l'image.
  • une stratégie contextualisante : mettre en contexte l'événement dépeint sur l'image
  • une stratégie narrative : raconter une histoire qui donne lieu à l'instant dépeint sur l'image ou qui suit cet événement
  • Et nous avions en tête aussi qu'il fallait utiliser les différentes techniques que nous avait enseignées Peter Cook. (et en développer d'autres, bien sûr!!)

 


Après nos premiers essais, nous avons décidé de nous concentrer sur une image. L'image de Lin Shih-Yung était particulièrement intrigante, il a été choisi de continuer à travailler la traduction que nous pouvions en faire.

 
D'abord, il faut déjà entrevoir quelle stratégie employer et comment se saisir de cette traduction. Une description? un récit? Fera-t-on entrer le personnage dans la salle ou est-il déjà là? Dans les propositions faites par Théara, Geneviève et Mireille, le personnage entre dans la salle alors que tous les objets sont déjà en place, les bougies sont allumées, et les jambes sont suspendues au dessus. Le personnage s'approche, s'asseoit, cherche dans son sac les baguettes qu'il approche des jambes comme s'il allait les pincer dans la proposition de Geneviève, et pour leur chatouiller les orteilles dans la proposition de Théara. Et puis il faut trouver la bonne attitude corporelle et trouver le bon rythme à la fois pour capter l'attention des spectatrices et spectateurs, mais aussi parce que la création est un processus, et ce qui est fait dans chacune des propositions influence les trouvailles qu'on fera dans la suivante.

 
Au début des expérimentations, la stratégie employée était surtout descriptive. Il fallait apprivoiser la composition de l'image. Voyons par exemple un des tous premiers essais de Geneviève:

 

 

Il y a déjà beaucoup matière à expérimenter. Ce qui nous a alors intéressé.es a été d'explorer la manière dont nous pouvions rendre le sens d'une image. Non seulement la décrire pour qu'un public potentiel puisse se faire une représentation mentale correspondant à l'image de départ, mais également rendre son atmosphère, interpréter son contenu. L'enjeu est de saisir comment transmettre au public la sensation que nous avons lorsque nous regardons l'image. Cet objectif, déjà, guide la construction de la traduction. La situation peinte par l'artiste est étrange à bien des égards, comment faire vivre cette étrangeté?

 
L'élaboration du récit a semblé motivé par le désir de donner une réponse aux questions suivantes: "Comment ce personnage arrive-t-il dans cet endroit? Que fait-il avec ses baguettes, face à ces trois jambes suspendues?". Au fil des essais, les propositions se sont resserrées, notamment sur le plan de la cohérence spatiale de la description. Lorsque le personnage entre dans la salle, il faut construire l'espace, créer un environnement logique, disposer chacun des objets à leur place: la table est à une certaine distance de l'entrée, il y a une table, une chaise, trois jambes suspendues au dessus d'une chandelle. Le personnage peut ensuite s'asseoir sur la chaise, prendre ses baguettes et poser une action. Pince-t-il les jambes comme s'il allait les manger? Les chatouille-t-il du bout de ses baguettes?

 
Aussi, il a bien fallu s'expliquer la tête en forme de banane du personnage. Inspiré par l'étrangeté de la scène, Théara traduit l'image par un ensorcelement. Assis face à cette flamme qui vacille sous les orteils des trois jambes suspendues, les regardant intensément, le personnage se trouvera pris par un phénomène surnaturel. Être dans ce lieu provoquera sa mutation d'humain vers cette figure à tête de banane. Voici, par exemple, une de ses propositions:

 

 

Geneviève nous a alors fait remarquer qu'on commençait à percevoir clairement une posture visuocentriste dans notre approche de la tâche. La traduction de l'image en train de se développer cherche à donner voir. Petit à petit sont apparus une circulation entre l'image et la morphosyntaxe de la langue. Des motifs visuogestuels ont commencé à s'affirmer. Théara, de plus en plus, par exemple, souligne l'intensité du regard du personnage. C'est par la vue, et au niveau des yeux, que survient l'ensorcellement. Cette observation a encouragé le groupe à poursuivre en ce sens. Il a, dans la foulée, exprimé l'ensorcellement en déplaçant l'oscillation des doigts qui illustre le vacillement de la flamme de la chandelle vers ses yeux. De la description du mouvement de la flamme, le même mouvement, une fois devant les yeux, commence à signifier une fascination, un effet hypnotique qui résultera en la transformation de la tête.

 
Au fil des essais, on s'aperçoit que ce mouvement d'oscillation des doigts pour signifier le vacillement de la flamme, peut aussi servir à désigner les orteils au bout des jambes suspendues et à hauteur des yeux du personnage. Un mouvement continue commence à s'installer, du vacillement de la flame, la main s'élève un peu pour désigner les orteils. Ensuite, elle continue son mouvement pour s'approcher du visage et signifier l'effet d'ensorcellement à l'oeuvre. Par ce mouvement, il y a création d'une continuité dans l'énonciation en plus d'une harmonie formelle intéressante. Dans la version proposée par Théara, le personnage chatouille ensuite les orteils du bout de ses baguettes (à moins qu'il ne leur applique du vernis à ongles?). Ce mouvement n'est pas exactement le même que celui qui désigne le vacillement de la flamme, le mouvement des orteils et l'effet d'ensorcellement au niveau des yeux. Il s'agit aussi d'une oscillation, mais cette fois, plus simple, à deux doigts joints dans un mouvement solidaire de haut en bas. Ce n'est pas le même mouvement, mais il n'est pas non plus en complet contraste avec la boucle de mouvement d'oscillation précédente. Il le rappelle davantage qu'il ne s'en détache. Se dégage donc de cette séquence un motif visuogestuel qui structure le récit et crée une cohérence formelle. Il met aussi à l'avant plan le sens de la vue, le regard. Ce qui, sur le plan politique, nous intéresse.

 
Interpellée par ceci, par le sentiment que la traduction en cours lui semble en effet valoriser un rapport visuocentriste au monde et à la tâche en cours, Geneviève propose de prendre une nouvelle direction. Elle suggère de porter attention à la composition en couleur de l'image et de s'y appuyer pour construire une nouvelle proposition de traduction.

 
Elle reprend la trame narrative du récit proposée jusqu'à maintenant. L'homme entre dans la salle, s'approche de la table, s'asseoit, sort des baguettes de son sac. Elle adopte alors la proposition de Théara et chatouille les orteils au bout des trois jambes suspendues. Cette fois, cependant, elle communique la disposition spatiale des couleurs. Ainsi, à la disposition spatiale des objets correspond une disposition spatiale de la couleur rouge. Lorsqu'on arrive à décrire le personnage et son action, remarque un changement de la teinte dominante qui passe du rouge au vert.

 

 
Ce premier essai nous a inspiré une autre progression possible du récit. Il nous a également fait penser qu'un autre phénomène pourrait être à l'oeuvre dans cette image. Peut-être y a-t-il un mouvement de contamination des couleurs, la tête du personnage en se transformant en banane devient aussi verte, et le vert de sa tête pourrait ensuite refléter sur la teinte de sa chemise. Comment rendre tout cela?

 
À cette étape du processus, nous avons en main plusieurs éléments formels avec lesquels travailler. C'est Théara qui a fait la dernière proposition de l'atelier. Tout un défi! Il devait maintenant tenter d'intégrer toutes les découvertes faites en cours de processus. D'abord, porter une attention particulière à la cohérence spatiale du récit de même qu'à son rythme de manière à ce que l'histoire soit claire et captivante pour un public potentiel. Sur le plan du contenu, la proposition d'une mutation du personnage dont la tête se change en banane lorsqu'il est plongé dans cet environnement étrange nous a semblé amusante et convaincante. Nous l'avons gardée. Il fallait maintenant raconter le moment, en intégrer le motif visuogestuel qui nous avait sembler solide et esthétiquement intéressant et voir s'il était possible d'y intégrer les éléments de composition en couleur que nous venions de commencer à explorer. Voici comment apparaît cette dernière version:

 

 
Qu'en pensez-vous? Quelle traduction feriez-vous de cette image, vous?

 
Nous remarquons qu'il y a très peu de publications qui permettent de décrire et de connaître le processus de création en Langues Signées, peu de textes écrits et peu de vidéos en Langues Signées non plus. Nous aimerions partager davantage nos connaissances. Le blog de Kyra Politt(lien externe) propose quelques quelques réflexions en ce sens.

 
Donna West et de Rachel Sutton-Spence ont publié un texte dans Sign Language Studies en 2001. Pour sa rédaction, elles ont rassemblé des poètes pour une soirée de création. Elles ont proposé au groupe un exercice d'anthropomorphisation qui nécessite de mobiliser les mécanismes iconicisant de la langues. Par là, elles souhaitaient observer les étapes par lesquelles on arrive à compléter le processus d'iconicisation qui permet d'animer un personnage anthropomorphique. Le texte décrit certaines des techniques employées par les poètes et également les stratégies qu'ils et elles adoptent pour s'entraider. Voici la notice bibliographique de l'article qui vous permettra de trouver la revue dans une bibliothèque universitaire de votre région et d'en faire une photocopie : West, D. et R. Sutton-Spence. 2011. « Shared Thinking Processes with Four Deaf Poets: A Window on“ the Creative” in“ Creative Sign Language” ». Sign Language Studies, vol. 12, no 2 (2011), p. 188–210.

 
Si vous êtes étudiant.es à l'université et que vous avez accès, grâce à votre numéro d'abonné, aux ressources en ligne des bibliothèques universitaires, vous pouvez trouver le pdf en suivant ce lien web(lien externe).

 
Mais nous aimerions en connaître d'avantage! Faites nous savoir si vous connaissez d'autres publication et surtout: Parlez-nous de vos processus de création!!! Joignons nos efforts et intérêts!
sur Chaîne Youtube(lien externe) ou envoyez nous le lien de partage de votre vidéo par courriel: PoetiqueLS[AT]gmail.com.

 


Traduction transmodale