Chargement...
 

Imprimer

 

CHAPITRE I
RECENSION DES ÉCRITS ET CADRE CONCEPTUEL

 

1.1 Introduction

 

L'étude des langues des signes est récente, cinquante années tout juste célébrées. Du côté de la linguistique, on s'accorde généralement pour reconnaître comme fondatrices les études de William Stokoe, publiées à partir de 1960, qui contribueront fortement à l'obtention, pour les langues des signes, d'un statut de langues véritables. À partir de ce moment, adossées à ces recherches ou joignant la foulée, les études descriptives des diverses langues des signes ont connu une progression constante. Aujourd'hui, la communauté des chercheurs et chercheuses en linguistique, qui se consacrent à cette spécialité, jouit d'un nombre considérable d'infrastructures universitaires reconnues, revues spécialisées, colloques internationaux, groupes de recherches sis dans de nombreuses universités du monde. Par l'ouverture de cette brèche, Stokoe (1960) et les linguistes qui lui ont emboîté le pas ont offert à la discipline un vaste corpus constitué d'un groupe de langues d'une nature distincte de celles étudiées auparavant. Le caractère visuogestuel des langues des signes promettait dès lors de jeter de nouveaux éclairages sur les connaissances déjà cumulées menant à l'approfondissement de notre compréhension du langage humain. La linguistique se trouvait stimulée d'un nouvel influx dont la décharge avait le potentiel d'atteindre tous ses domaines de recherche : phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique, pragmatique et les domaines contextuels également comme la psycho, la neuro ou la sociolinguistique.

 
Dans le cadre de la partie théorique de cette thèse, je m'intéresserai plus particulièrement aux études qui se sont penchées spécifiquement sur la création poétique. Je tâcherai ainsi d'établir une cartographie des outils conceptuels utiles à une critique de la création narrative en langues des signes qui ont été élaborés de 1960 à aujourd'hui. Une fois celle-ci tracée, je proposerai de l'enrichir par l'ajout d'un autre appareil critique permettant d'analyser les oeuvres signées et leur interprétation par le biais d'une analyse du mouvement.

 

1.1.1 Bases épistémologiques

 

L'analyse la plus précoce d'un corpus d'oeuvres poétiques signées serait celle de Edward S. Klima et Ursula Bellugi publiées en 1976 dans la revue Cognition. C'est cependant à la version postérieure comprise dans une analyse plus générale de l'American Sign Language que réfèrent ensuite la plupart des chercheurs et chercheuses s'intéressant à la poésie signée. (Klima et Bellugi 1979) Ce texte est reconnu comme étant une pierre d'assise importante pour l'élaboration de ce qui est en train de devenir une critique littéraire spécifique. Klima et Bellugi y consignent l'état de leurs recherches visant à identifier les structures linguistiques propres au langage poétique en ASL. L'approche favorisée dans le cadre de cette étude fondera ce qui sera couramment identifié ensuite comme le courant formaliste de la critique d'oeuvres signées.

 
Les travaux de Klima et Bellugi de cette époque ont eu une influence considérable. Christian Cuxac et Elena Pizzutto (2010) estimeront plus tard que leurs travaux ont joué un rôle d’accélérateur dans la production de savoirs et que c'est dans leur foulée que sont apparues, avec un décalage d'une dizaine d'années par rapport aux États-Unis, les études européennes portant sur les langues des signes influençant et soutenant de manière marquée le mouvement politique de reconnaissance des langues des signes et de la culture Sourde sur ce continent. Ils posent également que c'est à partir des approches méthodologiques privilégiées dans ces premières études que s’est organisée la vaste majorité des études subséquentes. Cuxac et Pizzuto rappellent, en ce sens, que le choix des angles d'approche est tributaire du contexte, et révèle en filigrane des sensibilités voire des stratégies politiques conscientes. Dans ce cas-ci, la construction des théories linguistiques et littéraires portant sur les langues des signes est inséparable de l'histoire de la lutte pour la reconnaissance, menée au même moment par les communautés sourdes et leurs compagnes et compagnons de route. Ce qui se joue tout au long de cette histoire, c'est un mouvement d'émancipation des communautés sourdes par rapport à la majorité entendante. Une culture Sourde s'affirme, se déploie et construit son autonomie à l'intérieur d'une société où elle occupe une place minoritaire. En même temps, la création chez les poètes s'émancipe également peu à peu de son arrimage avec les langues vocales. Ces facteurs contextuels déterminent donc toutes les discussions théoriques et l'évolution des recherches. L'une d'entre elles, importante et à laquelle j'aurai l'occasion de référer, concerne le caractère iconique des langues des signes, leur façon de faire image. Il en sera question un peu plus tard dans ce texte, notamment parce qu'elle est le pivot de la démarche de création du Flying Words Project dont une œuvre sera analysée dans les prochains chapitres.

 
Ainsi, tout au long de cette histoire qui se fabrique à partir de 1960, création, théorie, et politique se relancent, se contaminent, se font l'extension ou s’enrichissent l'une de l'autre, sans nécessairement coïncider. Toutes trois progressent indépendamment ou jouent de l'emprunt, de l'appropriation, de la dérivation, du rebond. Les conversations comme les lectures influencent les uns et les autres, et une conclusion théorique non vérifiée, même erronée, pourrait bien inspirer l'approfondissement d'une démarche de création marquante, comme un poème construit à l'arraché pourrait très bien, au même titre que les techniques virtuoses de certains poètes, offrir matière à une réflexion théorique.

 

1.1.2 L'imprégnation politique des discours critiques émergeants

 

Valli (1993), esquissant une histoire de la création des poètes Sourds aux États-Unis, identifie dans la création répertoriée entre 1840 et 1992 quatre grandes catégories d'oeuvres. La première catégorie concerne la poésie écrite en anglais et publiée sur support papier. La seconde rassemble les translittérations en anglais signé de poèmes existants et créés en anglais par des personnes Sourdes ou non1. La troisième regroupe les traductions en ASL de poésie créée en anglais par des poètes Sourd.es ou non, et la quatrième chapeaute les créations originales créées directement en ASL. Si les périodes se chevauchent, on note néanmoins globalement une progression de la première vers la quatrième catégorie.

 
Cette séquence suit la lutte d'émancipation des personnes Sourdes qui, après avoir connu l'interdiction des langues des signes dans les établissements d'enseignement suite au congrès de Milan en 1880, auront à reconquérir des espaces d'affirmation des langues des signes, et à regagner leur reconnaissance. Comme la culture Sourde cherche à s'extraire d'une référence obligée à la majorité entendante, la création littéraire connaîtra également un mouvement d'émancipation des langues vocales, développant et enrichissant au fil du temps un corpus d'oeuvres originales créées directement en langues des signes.

 
Pour avoir un aperçu de l'incidence de ce contexte politique sur la recherche universitaire, référons de nouveau à Cuxac et Pizzutto. Ces derniers expliquent, par exemple, la manière et les raisons pour lesquelles la recherche en linguistique a dû faire l'impasse, au début, sur le caractère iconique des langues des signes. Pris très généralement, on entend par iconicité la manière dont des signes linguistiques, qu'ils soient visuels ou auditifs, font image. Or cette iconicité était la clé de voûte de l'argumentaire invoqué par ses détracteurs pour refuser aux langues des signes l'octroi d'un statut de langue véritable, et en rejeter l'usage en éducation, notamment, au profit d'approches oralistes2.

 
Il faut savoir qu’un courant important participant au dénigrement des langues des signes se situait à cette même époque dans le champ de la psychologie et de la psychopédagogie appliquées à la surdité (par exemple, en France, Oléron 1983), sous-disciplines qui ont toujours vu dans les caractéristiques iconiques des signes l’argument clé pour ne pas considérer le « langage gestuel ou mimogestuel des sourds » comme une langue. Cette affirmation, jamais démontrée, reposait sur l’argument suivant : les gestes ne peuvent pleinement prétendre à l’abstraction en raison de leur forme imagée qui les limite à n’être que le rappel-évocation d’une présence. (op.cit. p.43)

 
C'est dans ce contexte politique que sont apparues les études pionnières de William Stokoe portant sur l'American Sign Language. La stratégie qu'il a adoptée pour contrer cette posture a consisté à étendre les théories de la linguistique élaborées pour les langues vocales et faisant alors autorité, à l'étude des langues des signes. Il a fait la démonstration de la capacité des langues des signes à satisfaire les critères établis par ces théories afin de remporter pour elles la validation d'un statut de langue véritable. Or, les critères établis par ces théories pour concéder un statut de langue véritable à un objet sémiologique impliquent sa non-iconicité. En d'autres termes, faire la démonstration que les langues des signes répondaient aux exigences de la théorie reposait sur le fait de reconnaître le caractère négligeable du facteur iconique dans la structure de la langue étudiée. La stratégie s'est avérée efficace, et Stokoe a pu obtenir la validation des langues des signes en tant que langues et opposer une résistance aux détracteurs, mais néanmoins au prix de cette concession. C'est ensuite en intégrant cette concession que se fondera et s'échafaudera, bien qu'on ne puisse l'y réduire, tout un pan de la recherche sur les langues des signes. Les théories littéraires que nous abordons dans la section suivante sont travaillées de bout en bout par cette concession originelle. En parcourant les études sur la poésie signée, on remarque en effet l'enjeu transversal de l'iconicité qu’il semble d’abord délicat d'aborder. La mettre de l’avant avec trop d’ostentation pourrait risquer d’attirer le discrédit sur cette langue reconnue depuis peu.

 
Les temps ont passé, la recherche s'est développée et le corpus de travaux académiques portant sur les langues des signes rend de moins en moins possible le déclassement de ces dernières. Des chercheurs et chercheuses réintègrent maintenant de plus en plus librement et abondamment l'iconicité comme élément constitutif et structurant des langues des signes à étudier. Leurs travaux participent activement à un changement majeur de perspective, et documentent les incidences de ce nouveau point de vue sur notre compréhension des structures des langues des signes. Il est intéressant de noter que ceci survient également au moment où on observe, dans la création actuelle des poètes Sourds, l'élaboration de techniques et de procédés poétiques maniant si bien les possibilités iconiques des langues des signes qu'elles vont jusqu'à les exalter.

 

1.1.3 Deux grandes approches pour une critique

 

La recherche portant sur la poésie signée se divise en deux grandes approches. La première que je désignerai par le terme « formaliste » est, pour le moment, forgée par les outils de la linguistique que les chercheurs et chercheuses mobilisent dans le but de formuler une description des procédés formels qu'exploitent les poètes-signeurs dans leurs créations (Klima et Bellugi 1979; Valli 1993; Ormsby 1995; Blondel et Miller 2001; Sutton-Spence 2001, 2005, 2010; Rachel Sutton-Spence et Donna Jo Napoli 2010; Kaneko et Sutton-Spence 2007, 2012; Kaneko et Mesch 2013). L'autre semble rester aujourd'hui encore non spécifiquement qualifiée. Je la nommerai, pour les besoins de cette thèse, « exploratoire ». Elle regroupe, et ce de manière plus diffuse que la première, les essais de théoriciens et théoriciennes qui cherchent à ouvrir des voies propices à l'émergence d'une critique littéraire et d'une appréciation esthétique. Ce qui les relie est davantage une sensibilité qu'un programme systématique. Cette critique exploratoire consiste à se laisser impressionner par les oeuvres poétiques signées et suivre l'impulsion qu'elles tendent à imprimer en soi, et ce, dans le but de faire surgir un élément théorique. Heidi Rose (1992a) y voit un travail du corps et creuse en ce sens un travail théorique. H-Dircksen Bauman (2007), pour sa part, a été touché par le travail de l'image et pointe en direction de l'établissement de correspondance avec l'analyse de la peinture ou du cinéma. Il a également et comme Jim Cohn (1986) qui l'a précédé sur cette voie, recherché des des filiations littéraires entre la création signée avec des courants d'avant-garde. (Bauman 1998) On rassemblera encore sous cette catégorie générale, et bien que ce soit imprécis, les essais de typologie des genres et des styles, ainsi que les réflexions portant sur la publication, la traduction et l'interprétation.

 
En parcourant les différents écrits des chercheurs et chercheuses, je chercherai à faire un portrait de la connaissance dont nous disposons à ce jour concernant la poésie signée, en ayant pour objectif de rendre les outils utilisables par quiconque voudrait s'adonner à une critique de la création narrative signée. En filigrane, je m'intéresserai également aux dynamiques de la constitution de ce savoir partagé. Cette attention épistémologique permet de mettre en lumière des jalons qui lient l’évolution de la recherche, et celle de l’émancipation progressive des langues des signes et des communautés sourdes visible dans la création. C'est important, parce que faire de la critique des créations narratives en langues des signes, à cette étape-ci des luttes de reconnaissance menées par les communautés Sourdes, est encore poser un geste politique de première importance.

La section suivante présente les études dont l'approche est formaliste.

 


1. L'anglais signé se distingue de l'ASL en ceci qu'il est un encodage de l'anglais par des signes. Alors que l'ASL a sa propre grammaire, l'anglais signé qui a été créé à des fins pédagogiques, suit la grammaire de l'anglais et encode de manière linéaire, en plus du lexique, des marqueurs morphologiques ou grammaticaux. Il est généralement utilisé en support et simultanément à l'anglais oral. Un code similaire existe également pour le français.
2. Plus précisément, les signes iconiques sont des signes qui globalement ou en regard d'un ou plusieurs de leurs paramètres, sont liés aux référents/signification qu'ils symbolisent par une relation de ressemblance.