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2.4 Plus avant selon l'approche formaliste

 

Sutton-Spence pour sa part aurait placé le travail d'iconicité décrit ci-dessus sous la grande catégorie des déviances. Plus spécifiquement, elle l'aurait vraisemblablement rangé dans la sous-catégorie des ambiguïtés et néologismes. Déviances parce qu'il s'agit de procédés qui font écart par rapport au langage conversationnel. Ambiguïtés et néologismes parce que c'est ainsi que Sutton-Spence caractérise les stratégies poétiques qui font naître de la polysémie dans la réception du discours. Elle caractérise aussi les techniques qui autorisent la transformation d'un signe de manière à induire une connotation qui dérive du sens premier. Cependant, il semble en effet que, si la classification selon une grande catégorie nommée « déviance » semble adéquate, celle qui qualifie d'ambiguïté un travail connotatif, bien qu'elle ne soit pas fausse, laisse insatisfaite. Si « ambiguïté » signifie ouvrir à plusieurs interprétations, le terme est juste, mais la possibilité qu'il signifie aussi « imprécis » ou « manque de netteté » fait douter de la pertinence de son usage comme libellé d'une catégorie. En somme, l'ambiguïté du mot « ambiguïté » invite à le délaisser. D'autant que les propositions théoriques utilisées dans la section précédente semblent nous offrir des outils d'analyse plus précis et plus détaillés.

 
Par contre, les catégories d'analyse qu'elle regroupe sous la grande catégorie nommée « régularités », c'est-à-dire les parallélismes syntaxiques et la symétrie, nous permettent en effet d'approfondir l'analyse de Wise Old Corn. Explorons-en les apports.

 

2.4.1 Symétrie et parallélisme

 

Wise Old Corn est indéniablement marqué par des régularités. Sa structure est d'organisation symétrique et stable. Répertorions d'abord les symétries dans la structure globale du poème.

 
a. 
Tout d'abord, le poème est construit selon une symétrie temporelle. Il est composé de trois parties de durées respectives de 2min30, 1min15 et 2min30, c’est-à-dire d'une partie centrale de la moitié de la durée des deux parties d'ouverture et de fermeture.1 La première et la troisième partie pourraient être également subdivisées, si on souhaitait traiter indépendamment la figure de la balle de fusil qui scelle à la fois l'ouverture et la fermeture. Cela nous permettrait d'isoler une autre symétrie. Le poème est en effet encadré, comme nous l'avons vu dans la section ci-dessus, de segments similaires. En effet, la balle qui perce le crâne de Martin Luther King en ouverture de poème, devenue en fin de poème métaphore de la conscientisation politique, perce du même mouvement celui des téléspectateurs et téléspectatrices saisies par les images de la contestation politique et de sa répression. De plus, les segments d'ouverture comme la fermeture se concluent eux-mêmes par une même image, celle du coeur battant ayant besoin de réconfort.

 
b. 
On retrouve une symétrie dans l'ordre d'apparition des images qui crée une structure miroir, comme si la seconde moitié du poème était le reflet de la première. Ainsi, nous voyons apparaître dans l'ordre :

 

  1. 1. la balle de fusil transperçant la tête d'un personnage (historique)/
  2. 2. la rivière bordée de pierres /
  3. 3. la lune et son reflet coupé en deux par le passage du canot (la transformation du personnage de plaisancier en guerrier annonce possiblement les récits de contestation)/

 
puis en sens inverse,

 

  1. 4. 
la lune et son reflet coupés en deux par le passage du canot/ 

  2. 5. la rivière bordée de pierres (possiblement la même rivière, à une autre époque, puisque cette fois le pont Edmund Pettus la surplombe )/
  3. 6. la balle (cette fois métaphorique) transperçant la tête d'un personnage (cette fois, un ou une citoyenne commune)

 

c. La section centrale du poème qui raconte la transformation des quatre grains de maïs est aussi organisée de façon symétrique. Les quatre grains sont divisés par paires et les transformations qu'ils symbolisent sont de deux ordres. Les deux premiers grains ont la même fonction. Projetée dans l'atmosphère, leur explosion donnera naissance à des étoiles. Les deux seconds ont également une fonction similaire. Leur transformation symbolise des événements humains à forte charge culturelle. La transformation du premier donne lieu à l'image synthétisant les événements qui se sont cristallisés dans le salut des Black Panthers sur le podium olympique. La seconde transformation donne lieu à la description du rituel de la Danse du Soleil pratiquée par certaines des Premières Nations des Amériques.

 
d. Toujours au niveau du discours, on repère également une régularité dans la stratégie narrative employée. En effet, chaque nouvel objet narratif, au moment de sa première apparition, fait d'abord l'objet d'une description détaillée avec des classificateurs avant d'être mise en action.

 
e. Finalement, une autre régularité, évoquée déjà dans la section précédente, consiste en la circulation continue entre les éléments de l'histoire d'ordre terrestre et ceux d'ordre céleste. Cette régularité n'est cependant pas stricte. Il ne semble en effet pas possible d'établir des patrons rythmiques constants. Par contre la récurrence est suffisamment régulière pour que s'établisse cet effet de cycle, augmentant, pour reprendre les termes de Sutton-Spence, le sens de l'histoire. C'est en effet par cette circulation que s'exprime l'unité des ordres terrestres et cosmiques.

 
Hormis ces régularités qui charpentent le poème, d'autres encore sont repérables à des niveaux lexicaux ou sublexicaux.

 
a. 
La presque totalité des signes est bimanuelle, maintenant un équilibre des deux côtés de l'axe vertical. Lorsqu'une image se répète, la seconde apparition est toujours exécutée du côté opposé à la première. Par exemple, l'image du reflet de la lune dans l'eau apparaît à deux occasions. À sa première énonciation, la lune est articulée du côté droit légèrement en haut de la tête du narrateur. À sa seconde apparition, elle est signée au lieu d'articulation équivalent, mais sur le côté gauche. Outre deux transferts de poids qui conduisent à un équilibre sur un pied, tout se passe autour d'un axe vertical en appui sur un centre de gravité stable.

 
b. 
Dans les termes de Russo et coll., nous avons fait mention d'iconicité réverbérée pour désigner la récurrence d'un motif de scintillement. Dans les termes de Sutton-Spence, nous désignerions le même phénomène par l'expression parallélisme syntaxique, comme il serait le cas également pour désigner la récurrence du motif de l'explosion d'étoiles ou celui du grain de maïs.

 
En revanche, on détecte peu de parallélisme au niveau sublexical. C'est là un des facteurs sur lequel il est possible de s'appuyer pour distinguer très clairement la démarche du Flying Words Project de celle de Clayton Valli, par exemple. Même si, comme chez Valli qui l'a beaucoup travaillé, on peut néanmoins remarquer une certaine économie des configurations manuelles. On retrouve, dans le cas de Wise Old Corn une dominante de trois configurations manuelles et leurs variations [5] [1] et [8'].

 

2.4.2 Métaphores et symbolisme

 

Lorsque Sutton-Spence fait de la figure de la métaphore une catégorie d'analyse des oeuvres signées, c'est qu'elle s'intéresse d'abord et avant tout à identifier les métaphores courantes dans la poésie signée. Elle semble chercher à tracer les contours d'une praxis qui contribuerait à l'identité, en même temps qu'elle en serait la révélation. Selon elle, c'est cette tendance qui caractériserait la création à l'intérieur des communautés Sourdes. Or, ce poème du Flying Word Project ne peut être classé dans cette tendance. Une partie de la démarche du duo reprend, il est vrai, des thèmes fréquents dans la création de membres des communautés Sourdes. C'est le cas notamment lorsqu'il présente de courts textes humoristiques parodiant la relation entre les communautés Sourdes et les majorités entendantes, ou vantant les avantages des langues des signes par rapport aux langues vocales. Ces textes maintiennent leur démarche dans la continuité des traditions et l'incluent dans le patrimoine partagé par les communautés Sourdes. Par contre, la démarche du Flying Words Project se caractérise surtout par le fait qu'elle explore largement des thématiques qui ne sont pas traditionnelles. De plus, contrairement à ce que Sutton-Spence identifie comme étant le propre de la création des communautés Sourdes, le Flying Words Project fait appel à l'imagination et dissocie le je de l'auteur et le je du narrateur. Pour reprendre les cadres de référence posés par Sutton-Spence, la démarche du Flying Words Project s'inscrirait davantage dans une culture lettrée plutôt qu'en correspondance avec les modalités propres aux littératures orales. Il semble donc que l'oeuvre du Flying Words Project invite à repenser les balises posées par Sutton-Spence et, en ce sens, Wise Old Corn, comme d'autres oeuvres du duo, agirait comme un stimulant.

 
Voici ce que disent les auteurs à propos de la principale figure métaphorique qu'ils mettent en oeuvre dans le poème2 :

 
Corn is life, it is food....it is alive! When you plant seeds, you don't know where they will end up. You don't know who will gain sustenance from them. But the only thing you can do in life is try to plant seeds that will grow into a better future. Our seeds grew into churches and into resistance. They grew into bridges and people crossed those bridges! And that resistance planted seeds in all of America. When the poem ends with the image of resistance crossing space and time. All of America watched those fireman knock people down the street with those firehoses. It forced us all to think about what was happening. There was no hiding from it. That was the genius of the civil rights movement. It planted seeds all over the country and those seeds grew. (...) We've performed that poem all over the world. I don't know who has seen it or where it will end up, but I know that it will continue to grow and spread. (...) So I see corn as being alive, as being something that spreads goodness and truth. And yes, corn is of the earth and like God's touch on the Sistine Chapel, it grows into something greater.3

 
et encore :

 
Corn is, to me, is a wise creature who lives thru our planet way before us and absorbs history of thousands wisdoms thru soil. Its kinda of Phoenix archetype. In order to beat wisdom out of humanity, we have to plant and replant corns so the stories can continue, without stories, there will be no human on earth period.4

 
Référant sans équivoque à l'utilisation cérémonielle que les Premières Nations font du grain de maïs, ce dernier est employé ici comme un symbole de vie, de création et de puissance de transformation. Sur le plan symbolique, le grain de maïs est l'élément intégrateur : c'est par lui que s'établit le lien entre les ordres terrestres et cosmiques, c'est lui qui assure la continuité. Le registre métaphorique activé dans ce poème n'a donc pas pour objectif de rendre compte directement de l'expérience Sourde. Quoi qu'il en soit, le public pourrait encore interpréter le hors-texte en ce sens. L'oeuvre est créée en American Sign Language dans un contexte où les communautés Sourdes des États-Unis luttent pour obtenir des droits et faire reconnaître leur langue. Dans l’exemple auquel je fais référence ici (le festival Phenomena), elle est interprétée par un poète Sourd dans le cadre d'un festival qui n'a jamais présenté de littérature signée et dont l'équipe découvre, à son contact, la culture Sourde. À ma connaissance, ceci n'était encore jamais arrivé à Montréal. Ce contexte rend en effet possible l’interprétation de l'histoire des résistances racontées dans le poème en lien avec la lutte pour la reconnaissance et pour l'autodétermination que mènent les communautés Sourdes à travers le monde, et ce, même si le poème n'en traite pas directement. Ainsi, mais par le contexte plus que par le texte, le duo intégrerait l'histoire de la résistance Sourde dans l'histoire de toutes les résistances, et sa survie dans l'histoire de toutes les survies. Dans le texte, c'est la métaphore du grain de maïs qui contient cette histoire.

 
Refaisons le parcours maintenant pour évaluer ce que nous a permis l'usage de ces outils d'analyse

 


1. Selon la performance, il peut y avoir une variabilité de quelques secondes. L'intention de symétrie ne s'en trouve cependant pas contredite.
2. Les citations proviennent d'un échange courriel tenu avec les auteurs entre le 18 et le 21 mai 2013.
3. Traduction libre de « Le maïs est la vie, c'est de la nourriture... c'est vivant ! Lorsque tu plantes des grains, tu ne sais pas jusqu'où ils pousseront. Tu ne sais pas qui s'en nourrira. Mais la seule chose que tu peux faire dans la vie est de tenter de planter des grains qui se transformeront en un futur meilleur. Nos grains se sont transformés en églises et en résistance. Ils se sont transformés en pont et les gens ont traversé ces ponts ! Et cette résistance a planté des grains à travers toute l'Amérique. Quand le poème se termine (il se termine) avec l'image de la résistance traversant l'espace et le temps. Toute l'Amérique a vu ce pompier brutaliser les gens dans la rue avec ses tuyaux d'arrosage. Ça a forcé tout le monde à réfléchir à ce qui était en train de se passer. Il n'y avait pas de possibilité de s'en cacher. Ça a été le génie du mouvement pour les droits civiques. Il a planté des grains à travers tout le pays et ces grains ont poussé (...) Nous avons performé ce poème partout dans le monde. Je ne sais pas qui l'a vu et ce qu'il inspirera, mais je sais qu'il continuera à pousser et à étendre sa portée (...) Alors je vois le maïs comme étant vivant, comme étant quelque chose qui étant la bonté et la vérité. Et oui, le maïs vient de la terre et comme le geste de Dieu dans la Chapelle Sixtine, il grandit en quelque chose de plus grand que lui » (Kenny Lerner)
4. Traduction libre de « Le maïs, pour moi, est une créature intelligente qui a vécu sur notre planète depuis bien avant nous et qui a absorbé une histoire millénaire de sagesse à travers le sol. C'est en quelque sorte un archétype, un Phénix. Dans le but de faire jaillir de la sagesse de l'humanité, nous devons planter et planter encore du maïs et ainsi les histoires peuvent continuer, sans histoires, il n'y aurait pas d'humains sur la terre, point à la ligne. » (Peter Cook)