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LA COHESION POETIQUE EN ASL: “Flocon de neige” de Valli et “Minuit de Glace” de Coleridge par Alec Ormsby.

Traduction en cours. Première version proposée par Gabrielle Pillet.

 
(Cette traduction est faite et présentée ici avec l'autorisation de Sign Language Studies, Gallaudet University Press)

 
La recherche en langue des signes arrivait juste à maturité lorsque Aaron Cicourel, dans sa contribution à un livre d'essais interdisciplinaires sur le signe, écrit cela: “les limitations des systèmes de signes gestuels, si de telles limitations existent, sont inhérentes au développement culturel des sourds et non pas à la structure des langues des signes” (Cicourel 1978). Depuis l'analyse de Cicourel, une enquête prolongée a révélé plus longuement la complexité et la subtilité de l'ASL, et les résultats de cette recherche sont peu à peu passés de la communauté académique (entendante et sourde) à la communauté sourde dans son ensemble. La validation linguistique de l'ASL a eu un impact énorme sur les utilisateurs de langue des signes et a conduit à d'importants changements sur la manière dont la communauté sourde se comporte et se considère. L'un de ces changements se remarque dans l'intérêt grandissant pour la composition poétique originale en ASL. Le développement d'un corpus fourni de poésie en ASL durant les vingt dernières années – et par conséquent, le développement d'une structure de traitement poétique – a vérifié l'assertion de Cicourel et a aidé à affirmer la légitimité de la communauté sourde et de sa langue, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de la communauté.

 
Alors que la poésie signée et la recherche en ASL ont toutes les deux continué à croître, leurs chemins se sont rarement croisés, ce qui a laissé un curieux manque de critique littéraire ou linguistique sur la poésie signée. A ma connaissance, trois personnes seulement ont écrit sur la poésie et la poétique de l'ASL: The Signs of Language (1979) de Klima et Bellugi comprennent un chapitre sur ce qu'ils appellent l'“art du signe”; Clayton Valli a écrit un court essai sur la rime (1990); et Jim Cohn a publié un manifeste poétique pour fonder un cercle de poésie pour les étudiants de National Technical Institute for the Deaf (1986). Valli et Klima et Bellugi proposent des récits convaincants, bien que parfois spéculatifs, sur certaines caractéristiques structurelles qui différencient l'ASL poétique de l'ASL de conversation ou d'autres utilisations de la langue. Un compte-rendu complet des propriétés formelles de l'ASL poétique dans la recherche sur la prosodie en ASL serait nécessaire, mais avant de procéder à l'analyse du poème de Clayton Valli “Flocon de neige” (Valli 1989), j'aimerais rappeler quelles sont les caractéristiques structurelles les plus importantes de la poésie signée. Tout d'abord, la poésie en ASL montre une coïncidence voulue de caractéristiques phonémiques similaires plus importante que dans les autres utilisations de la langue. Les configurations, les trajectoires des mouvements et les espaces sont concentrés et répétés afin de créer un effet analogue aux allitérations et aux rimes de la poésie de langue parlée. Par ailleurs, Valli affirme que les poètes en ASL peuvent imposer sur un texte un modèle de récurrence des caractéristiques non manuelles, un procédé qu'il appelle rime, mais qui peut être plus justement considérée comme une forme de parallélisme syntaxique.

 
De plus, la poésie signée se distingue par un équilibre et une fluidité générale des liens de transition. Le poète sépare les fonctions de signes de chaque main: la main dominante n'écrase pas l'autre, comme ce serait le cas dans un conversation signée normale. Le flux des signes est régulé pour qu'ils aient l'air fluides et particulièrement gracieux par rapport aux mouvements agités et staccato créés par la caractéristique structurelle de morphologie flexionnelle de l'usage spontané ou informel. L'articulation poétique est généralement plus lente et plus fastidieuse que dans un emploi des signes informel, il est marqué de temps à autre par une certaine délibération qui approche davantage une forme de citation signée qu'un usage conversationnel.

 
De plus, les poètes en ASL franchissent intentionnellement les limites conventionnelles de l'espace des signes. L'expression poétique va régulièrement bien au delà de la zone de signe conversationnel décrit par Siple (1978), un procédé qui élargit presque littéralement les limites de la communication. L'un des effets obtenus en repoussant les limites habituelles des signes est la remise en valeur des aspects iconiques des signes qui ont vu leur origine se perdre pendant le processus de régularisation. Klima et Bellugi (1979) donnent des exemples de réinventions iconiques en poésie signée et font très justement remarquer leur but, but atteint bien que sans trop de compétence, dans la poésie des langues parlées: réduire la transparence de la langue en tant que moyen de communication et la présenter plutôt comme un objet expressif de l'art. Klima et Bellugi remarquent un second effet qui fonctionne conjointement avec la transgression poétique de l'espace de signe: la création du poète d'une conception d'ensemble de métaphore spatiale. Un texte, par exemple, qui commence très au-dessus de la tête et qui redescend petit à petit jusque sous la taille peut exprimer une lourdeur ou une grande fatigue qui complète sa structure thématique.

 
Une autre propriété distinctive de la poésie signée est sa force tendance à préserver la structure des signes. Les caractéristiques de forme de citation des signes ne risquent pas d'être rejetées simplement pour faciliter l'effort d'articulation, comme c'est le cas dans un usage informel. Des règles comme le WEAK-DROP (1987) de Padden et Perlmutter apparaissent moins souvent en poésie qu'en conversation, encore une fois parce que le poème n'est pas seulement un conduit mais aussi un objet linguistique, un objet fait pour démontrer les qualités esthétiques de son matériau de fabrication dans la plus pure forme de ce propre matériau.

 
En ASL poétique, les particularités des signes sont mélangées, à la fois pour mettre en valeur la grâce générale de l'articulation (une particularité citée plus haut) et pour créer des nouveaux signes expressifs basés sur l'enchaînement des particularités de deux signes existants ou plus. Le mélange habile des signes qui se produit en poésie peut au premier abord sembler contredire l'affirmation précédente selon laquelle l'ASL poétique respecte la langue dans son état le plus idéalisé, et dans l'articulation les poètes évitent les raccourcis que sont les signes informels afin que les signes puissent être rendus aussi près de la forme de citation que possible. Pourtant, il reste une différence cruciale: en ASL informel, les signes se mélangent souvent non pas pour la grâce et l'enrichissement sémantique possible, mais par commodité. Comme les processus de coarticulation et d'assimilation qui prévaut dans le discours informel, le caractère inarticulé des signes informels sert le but qui est d'accélérer le flot des informations en gardant un effort d'articulation. Au contraire, l'enchaînement des signes en poésie est une forme de jeu linguistique visant à mettre en valeur la capacité expressive du texte.

 
Tous les aspects de l'ASL poétique ci-dessus contribuent à une fin définitive de la poésie en tant que forme: l'entraînement de l'attention vers le code linguistique lui-même (voir Jakobson 1960). La répétition de caractéristiques phonémiques (configurations, mouvements, ou espaces) souligne la structure linguistique de l'ASL et supprime souvent le mouvement de transition sémantiquement étranger. Le mélange habile des signes réduit de plus le mouvement de transition afin que les éléments du code purement mécaniques ne distraient pas la concentration textuelle des éléments riches de sens. L'utilisation poétique de l'ASL réduit également la transparence des signes conversationnels en les ralentissant – car effectivement ils doivent être vus – et en les déplaçant en dehors de l'espace imposé, là où le spectateur ne s'attend pas à les voir. En évitant l'argot et en préférant des signes plus proches de la citation que de l'informel, le poète présente la langue à son “plus pur”, en tant qu'objet de contemplation poétique. La dimension esthétique du texte est renforcée par la tentative du poète à investir les signes de connotations iconographiques, en rappelant au public que la langage ne fait pas que transmettre de la matière, mais qu'elle en a.

 
La poésie attire l'attention sur la langue de la même manière que la danse souligne et embellit la mécanique de la marche. L'ASL démontre que cette relation assez littéralement d'une façon qui n'a pas son semblable parmi les langues parlées. Alors qu'en ASL conversationnel le regard des interlocuteurs se pose principalement sur les yeux de l'autre tout en laissant les mains dans le large champ périphérique de vision (Siple 1978), le poète en ASL poétique tend à regarder ses propres mains et mène le public à faire de même et expose ainsi l'expression poétique.

 
Tous les procédés mentionnés plus haut sont employés par Clayton Valli dans son poème “Flocon de neige”, publié sur une cassette vidéo en 1989 (Valli 1989). Pourtant, dans cet essai, je souhaite me concentrer sur les caractéristiques structurelles du texte qui lui apportent une cohésion poétique au niveau discursif: son développement narratif, son ton, ses intérêts thématiques et argumentatifs, et son utilisation de l'imaginaire. La discussion comprend une comparaison prolongée entre le poème de Valli et le célèbre “Minuit de Glace” (1978) de Samuel Taylor Coleridge, qui me sert de point de départ dans la tâche de démontrer comment la rhétorique de la poésie articule des questions de préoccupations humaines.

 
Une traduction anglaise de “Flocon de neige” suit, et le texte complet de Coleridge “Minuit de Glace” est joint à la fin de cet essai. Plutôt que de rendre le poème de Valli attrayant de manière strictement linguistique, ce qui bien évidemment ne laisserait pas apparaître ses qualités poétiques définitives, j'ai employé des procédés comme des allitérations et le compte des syllabes pour donner à la version anglaise un sens poétique approprié. La traduction transforme le texte original, mais j'espère être resté fidèle à l'esprit de “Flocon de neige” et aussi proche de son caractère que possible.

 
FLOCON DE NEIGE
de Clayton Valli (1989)

Une fenêtre. Je regarde au dehors:
L'arbre, coiffé d'une couronne, perd ses feuilles;
L'herbe fine ondoie puis se fâne.
Sans couleur, le néant est partout,
5. Tout est gris, les nuages cachent le soleil,
Et une lourde obscurité s'abat.

Un flocon de neige tombe de nulle part,
Si beau, et mon coeur bat.
Un souvenir surgit, je vois
10. Des yeux, des yeux bruns que je n'oublierai pas
Et un petit garçon qui lève le regard
Vers son père qui converse avec ses amis.
Fièrement il s'exclame: “Un instant, regardez cela -
Et il se retourne vers le garçon et demande,
15. Avec délicatesse, “Quel est ton nom?”
Le garçon lève le regard, par considération,
Et se force à répondre: “Me llamo es...”
“Formidable!” s'écrie le père,
En continuant son discours.
20. Fièrement il s'exclame: “Un instant, regardez cela -
Puis il se tourne vers son fils et dit,
“Dis-moi maintenant quel âge tu as, mon fils”
“Soy cinco años”, il murmure.
“Quel progrès! Regardez-le donc!”
25. Se pâme le père satisfait.

Deux phrases. Deux phrases!
Le souvenir se disperse et lentement s'évanouit
A nouveau dans mon coeur battant.
Inspiré, je contemple le présent:
30. La neige, la neige blanche recouvre maintenant le sol
Et s'empile contre le tronc d'arbre.
Le soleil se glisse de derrière les nuages
Ses rayons réchauffent la terre. Un flocon de neige
Tombe, se pose, et devient neige.''

 
J'ai séparé la traduction anglaise en trois strophes, avec des pauses aux deux endroits où le poète repose ses mains de façon dramatique devant son abdomen. Dans la performance de Valli du texte en ASL, la première et la troisième strophe sont isochrones (à peine plus de vingt secondes chacune), et celle du milieu dure presque exactement le double (à peine plus de quarante secondes). Ces pauses sont de plus renforcées par leur correspondance dans le développement thématique du poème à des changements évidents. Dans la thématique, “Flocon de neige” et “Minuit de Glace” suivent tous les deux une norme tripartite romantique, qui a été longuement étudiée par M. H. Abrams dans Natural Supernaturalism (Abrams 1971). “Flocon de neige” consacre une strophe à chacune des trois étapes du développement: le récit commence avec la réflexion du narrateur sur le présent, une réflexion menée par l'intermédiaire de la nature, que le poète décrit grâce à des images du paysage environnant. Il tombe alors dans la rêverie et raconte une histoire passée, un souvenir qui s'avère moins superficiel qu'il n'en a l'air de prime abord. Pour finir, le poème retourne au présent, et le narrateur emploie un interlude méditatif pour réinterpréter le paysage et, à travers lui, sa définition identitaire.

 
Les titres choisis par Valli et Coleridge montrent l'importance du paysage dans les poèmes et les deux titres évoquent des connotations familières de l'hiver dans lesquelles l'action poétique se déroule: l'obscurité, la tristesse, le repos, l'inconfort et l'antithèse de la vie et de la régénération. Dans “Minuit de Glace”, la scène hivernale de la première strophe jète sur le narrateur une ambiance d'isolement handicapant.

 
Tout est si calme! d’un calme presque troublant,
Dérangeant même la méditation
Par son silence extrême. (vers 8-10)

 
La première strophe de “Flocon de neige” installe le narrateur dans un environnement total bien qu'étrangement sans valeur, et, comme dans “Minuit de Glace”, un environnement hivernal isolé. Le narrateur du poème de Valli est seul, enfermé, et bien qu'il admire au dehors un paysage plein de distractions – un arbre, de l'herbe, des nuages, le soleil – celles-ci sont submergées par une obscurité omniprésente (vers 6) et une entropie spirituelle. L'arbre et l'herbe entrent en repos (vers 2 et 3), et la lumière du soleil est contrecarrée (vers 5 et 6). En résumé, c'est la négativité qui prévaut au point que “le néant est partout” (vers 4).

 
Le degré d'entropie dans la première strophe de “Flocon de neige” dépasse celle de “Minuit de Glace”, mais les deux expriment la même atmosphère fondamentale, et les deux amènent une seconde strophe dans laquelle le narrateur répond à la situation en cours en retournant la réflexion sur elle-même, en ressuscitant un souvenir d'enfance douloureux . Dans “Minuit de Glace”, le narrateur se souvient de sa solitude de jeune étudiant envoyé en ville dans un internat, loin de sa famille et de l'environnement rural de chez lui. Enfermé dans sa chambre à l'école, le jeune narrateur de la seconde strophe admire le feu de cheminée, les barres de l'âtre (vers 25), qui suggèrent l'image d'une prison et renforce l'impression inquiétante de l'isolement du narrateur de la première strophe.

 
Dans “Flocon de neige”, le souvenir qui ouvre la seconde strophe concerne de même le sentiment de séparation d'un enfant, une séparation émotionnelle bien que non physique. Comme dans “Minuit de Glace”, le lien thématique entre la première et la seconde strophe de “Flocon de neige” est le sentiment d'isolement du narrateur. Pourtant, contrairement au souvenir de l'enfant dans le poème de Coleridge qui est douloureusement conscient de sa solitude à l'internat, l'enfant du poème du Valli ne semble pas pleinement conscient de la barrière qui se dresse entre lui et les autres, y compris son père, ceux qui ne sont pas sourds. Face aux détails de ces souvenirs et en les comprenant dans la lumière de la philosophie de l'éducation purement orale, le spectateur du poème commence à se représenter l'image d'une relation non heureuse entre le garçon et son père. Le fait que l'enfant, élevé par la méthode orale, ne saisisse pas réellement ce qui se passe dans le souvenir évoqué est extrêmement évident dans le texte en ASL grâce à la manière dont Valli traite les pronoms faisant référence aux personnages. Ces pronoms sont indiqués par des procédés d'orientation du corps du poète: le père occupe une position du poète (ou de l'interprète) lui-même non marquée , et lorsqu'il se tourne pour parler à ses amis (vers 12-13, 18-20, 24-25), Valli garde une posture droite, et pivote sur un arc qui s'étend de sa gauche à un angle moindre sur sa droite. Ce mouvement affirme l'image du public d'amis rassemblés autour de lui, depuis sa taille environ, et dans un demi-cercle légèrement décalé sur sa gauche.

 
Au contraire, lorsque le père s'adresse au garçon, il se tourne brusquement sur sa droite et se courbe. L'effet visuel de cette mise en scène est de projeter le garçon à un niveau aussi secondaire que celui de l'action dans la strophe, même s'il est de toute évidence son centre focal. De plus, de là où il se trouve, le garçon ne serait pas même en mesure de voir les lèvres de son père qui parle, cela pourrait ainsi l'aider à suivre la conversation dépeinte dans la scène. A l'exception des deux occasions où le père se tourne pour s'adresser au garçon en particulier, (vers 14-15 et 21-22), il est coupé de tout moyen de participation au dialogue. Dans les deux poèmes, il s'avère que l'impression d'isolement nait de l'incapacité à communiquer, et la résolution du problème est mise en avant dans la dernière strophe de chaque poème, lorsque le narrateur se retourne pour observer le monde naturel immédiat alors que le souvenir vient de disparaitre. Pour le narrateur de Coleridge, la transformation psychologique vient du réconfort de savoir que son enfant va pouvoir profiter d'une relation avec le monde naturel dont il a lui-même été privé. La dernière strophe reconsidère le paysage hivernal en débutant par une bénédiction dans laquelle le narrateur bénit son enfant et se console lui-même en même temps:

 
Ainsi toutes les saisons te seront douces,
Soit que la Terre prenne habit général de l’été
Couleur feuilles vertes, soit que le rouge-gorge
Chante sur la branche nue et moussue du pommier
Juché entre deux touffes de neige, chaume du voisin
Fumant dans le dégel lumineux ; soit que tombent
Du toit les gouttes d’eau dans les rudes secousses de la tempête,
Ou que le ministère mystérieux du gel
Les fige aux rebords en glaçons silencieux
Brillant calmement dans le calme de la lune. (vers 65-74).

 
Contrairement à la scène hivernale plus difficile de la première strophe de “Minuit de Glace”, cette strophe finale évoque la douceur de l'été et prévoit un hiver semblable. La description de l'hiver dans les cinq derniers vers du poème (vers 70-74) rappellent le langage de la première strophe avec des références au “ministère mystérieux du gel” (vers 1 et 72) et en mettant davantage en évidence le silence surnaturel qui règne. La “solitude” (vers 5), le “calme” (vers 8), “silence extrême” (vers 10), et l'activité “inaudible” (vers 13) de l'hiver au début du poème est repris à la fin avec le “glaçon silencieux, / Brillant calmement dans le calme de la lune” (vers 73-74). Le silence de l'hiver qui dérange le narrateur dans la première strophe ne l'ennuie plus dans la dernière car il est certain que cela ne touchera pas son enfant. L'éducation de l'enfant va lui permettre d'entretenir une relation avec la nature que le narrateur n'a pas pu avoir. Un passage essentiel se trouve dans l'avant-dernière strophe: le narrateur, après s'être rappelé de son éducation citadine chargée de solitude revient au présent pour parler à son enfant endormi de leurs éducations opposées:

 
Car mon éducation s’est faite
Dans la grande ville, entre les murs opaques d’un cloître,
Sans le spectacle d’aucune beauté que les étoiles et le ciel.
Alors que toi, mon petit ! iras vagabonder comme la brise
Au bord des lacs, sur le sable des plages, sous les falaises
Des montagnes anciennes ainsi que sous les nuages,
Qui dans leurs formes transportent l’image des lacs, des plages,
Et des rochers : oui, tu verras, tu entendras
Les formes harmonieuses, les sons intelligibles
De la langue éternelle émise par ton Dieu,
Lequel, de toute éternité s’enseigne lui-même
En tout, enseignant toute chose en lui-même (vers 51-62).

 

J'ai affirmé plus haut que le sentiment d'isolement qui règne dans “Minuit de Glace”, tout comme dans “Flocon de neige”, est imputable au problème communication frustrée. C'est dans la strophe suivante que Coleridge définit explicitement la nature comme une image de ce thème. Il appelle la nature une “langue éternelle” (vers 60), une langue de laquelle le narrateur était isolé pendant son enfance, l'hiver reste donc “silence” et “inaudible” dans son âge adulte. La communication est également contrariée entre le narrateur et son fils, qui est toujours à l'état pré-linguistique, une situation qui forme un parallèle intéressant avec la barrière du langage qui sépare le fils de son père dans “Flocon de neige”. Bien que sa maîtrise imparfaite du langage de son environnement naturel décourage le narrateur de Coleridge, il est capable de trouver un réconfort de deux sources. D'abord, comme je l'ai remarqué, il se console de savoir que son fils pourra parler dans ce langage qu'il ne comprend pas lui-même. Ensuite, le poème devient lui-même un acte de consolation, un substitut de communication à travers lequel le narrateur parvient à exprimer son incapacité inquiétante à saisir le langage de la nature. De ce point de vue, “Minuit de Glace” triomphe de son thème, le handicap créé par l'isolement de la communication.

 
“Minuit de Glace” est le produit linguistique d'un esprit créatif qui utilise la mémoire pour rendre compte de sa position dans le monde environnant. Alors que le sentiment de position est incertain au début du poème – la nature a un effet “troublant” et “dérangeant” sur le narrateur – le ton est décidé dans la dernière strophe, et il ne fait aucune référence à ses frustrations précédentes. Le silence de l'hiver demeure, mais le poète lui a répondu avec le poème qui établit une certitude confortable de soi et de l'esprit.

 
La lune apparaît dans le dernier vers et fonctionne comme symbole du paysage qui exprime la définition identitaire ré-évaluée du narrateur. Coleridge personnifie la lune (avec une lettre capitale) pour amener son identité emblématique grâce au symbole romantique classique de l'imagination humaine, la figure de la lune est proéminente à la fin du poème, autant comme symbole littéraire que le mot lui-même sur la page. D'abord, en tant que symbole, la lune occupe une place dominante dans le ciel, ce qui représente l'ascendance spirituelle ultime du narrateur sur son environnement. Par ailleurs, “lune” est en fait le dernier mot de “Minuit de Glace”, une synthèse du signifiant et du signifié poétiques: “lune” est un mot représentant un objet, la lune, qui dans le poème symbolise un concept, l'imagination du narrateur, qui est enfermée dans une lutte pour savoir ce que les mots eux-même sont, pour savoir comment le langage, la signification et l'aptitude à communiquer définissent le soi. Le fait que le narrateur aie le dernier mot du poème, et dans un sens symbolique qu'il soit le dernier mot signale un triomphe thématique, une validation de l'aptitude à communiquer, contre le doute de soi-même.

 
Le souvenir que Valli introduit dans “Flocon de neige” propulse l'évolution thématique de son poème à un rang semblable à celle de “Minuit de Glace”. La dernière strophe de “Flocon de neige” revient, comme celle de “Minuit de Glace”, au monde naturel immédiat que le narrateur décrit au début du poème. Suivant ainsi les flashbacks, l'environnement du narrateur subit une transformation en conséquence qui indique de façon métaphorique un dénouement heureux du point crucial dans la thématique du poème. Comme je l'ai indiqué plus haut, la description de la scène dans la première strophe est négative, elle insiste sur la perte (vers 2), la décomposition (vers 3), le vide sinistre (vers 4), et l'obscurité oppressante (vers 6). Pourtant, dans la dernière strophe, le narrateur pris d'inspiration admire le paysage une nouvelle fois (vers 29ff) et le décrit par des termes positifs: la couleur “blanche” de la neige est répétée (vers 30), ce qui suggère sa brillance et sa pureté supérieures. Elle tapisse le sol et s'entasse abondamment contre l'arbre (vers 30 et 31), ce qui donne une impression de plénitude qui contredit les affirmations précédentes de néant (vers 4), et le soleil sort de derrière les nuages, apportant avec lui lumière et chaleur (vers 32 et 33).

 

La relation entre le paysage de “Flocon de neige” et la rêverie du narrateur se concentre non seulement sur le thème de l'isolement mais aussi sur l'aptitude humaine à percevoir et communiquer le changement. Le souvenir raconté dans la deuxième strophe, dans laquelle la communication est contrariée par la surdité du garçon, contraste avec l'aptitude du poète sourd à rendre la scène et à la versifier. La transformation du paysage entre la première et la dernière strophe atteste de même la faculté humaine à observer et rapporter le changement et, comme dans “Minuit de Glace”, elle offre une image prête pour le pouvoir de l'imagination. Même dans le contexte narratif du poème, la transformation qui s'opère est autant dans la réévaluation imaginative du paysage que dans son changement physique.

 

Le rapport entre l'imagination et la perspective de la nature est scellée de manière rhétorique dans la première strophe du poème avec une métaphore poétique toute faite qui assimile un lieu clos avec l'esprit humain. Le véhicule de cette métaphore peut être tout lieu clos – un enclos, une prison, une pièce, une tonnelle – et son sens général est l'esprit, les bases de comparaison étant l'enfermement du cerveau dans le crâne. La métaphore est souvent développée, comme c'est le cas dans “Flocon de neige”, avec une fenêtre ou un judas qui représente la vue, à la fois au niveau physique et figuratif: des stimuli visuels passent par les yeux pour aller au cerveau, et l'esprit a une perspective du monde au-delà de soi. Le premier vers de “Flocon de neige” présente cette fenêtre à travers laquelle le narrateur observe le monde depuis un lieu clos implicite, sans doute une pièce de la maison. La métaphore insiste sur l'importance de ce que voit le narrateur et de ce qu'il interprète du monde extérieur. Le paysage du poème apparaît alors comme une construction mentale. Au-delà du contexte interne du poème, et comme le sait le public, c'est bien le cas – les arbres, l'herbe et le soleil sont tous ici des mots sur une vidéo. Après cette découverte, une cohérence thématique surgit dans “Flocon de neige”: le poème n'est pas que le simple récit d'un paysage et d'un souvenir d'importance secondaire, mais il exprime comment l'esprit d'un poète surmonte les difficultés d'ontologie, de langage et d'expression de soi.

 

La séquence du souvenir dans la seconde strophe expose le problème que rencontre le narrateur du poème de Valli: il est sourd, élevé par un père entendant dans un système d'éducation purement oral. La présentation de la scène rend clairs la frustration et l'isolement communicatif qu'a connus le narrateur qui revient sur son passé. J'ai déjà montré la manière dont le thème de l'isolement est porté grâce à la structure des pronoms dans cette strophe, et j'ajouterai ici que Valli insiste sur la rupture linguistique en changeant de langue. Dans ma traduction, je représente ce changement en passant de l'anglais à un espagnol grammaticalement incorrect alors que le texte original passe de l'ASL à un anglais signé hésitant, le substitut de Valli, dans le contexte du poème, de l'anglais parlé.

 

Alors que l'anglais signé n'a aucune valeur esthétique pour la communauté ASL (Battison 1974), Valli l'utilise ici dans des circonstances particulières pour faire avancer le cours narratif du poème. Les réponses de l'enfant aux questions de son père en anglais signé s'expriment avec la plus grande difficulté, que Valli exprime par une exécution raide et hésitante. Le but de cette manière d'expression est de montrer à quel point l'anglais parlé est étranger et difficile pour le garçon. Lorsque le poème revient au présent dans la troisième strophe, le narrateur fait un commentaire sarcastique sur l'achèvement qui vient d'être raconté (vers 26): “Deux phrases. Deux phrases!” Le commentaire s'applique à la fois à la quantité d'énergie que le garçon a déployé pour un retour si maigre et à l'enthousiasme sans borne du père si fier, qui dans son entrain réduit le garçon à l'état d'objet exposé au public.

 

Comme nous l'avons vu plus haut, le paysage dans la troisième strophe est réinterprété en tant que force positive, débordant de lumière, d'abondance et de chaleur. Le soleil apparaît et occupe la même place symbolique que la lune dans la conclusion de “Minuit de Glace”. Il représente l'imagination créative du poète qui a changé un souvenir douloureux, un souvenir d'isolement de la communication et de frustration, en acte ultime d'expression linguistique, un poème. La résolution est plus forte dans “Flocon de neige” que dans “Minuit de Glace” à cause des circonstances linguistiques qui accompagnent la profession d'auteur de Valli: il valide bien ici les possibilité de poésie dans un langage, l'ASL, qui était durant sa propre vie considéré comme inadapté à l'esprit humain et voué à la disparition.

 

Deux facettes importantes de “Flocon de neige” renforcent la cohésion du poème autour du développement thématique central que j'ai traité jusqu'ici. La première est le motif de vision sur laquelle Valli insiste tout au long du poème. La vision est importante dès le premier vers, dans lequel le narrateur apparaît regardant fixement l'hiver hostile par la fenêtre. Dans la seconde strophe, la “vision” et le “souvenir” (vers 9) amènent un jeu de mots en ASL qui capture le même double sens que le mot “vision”: littéralement, la capacité de voir avec les yeux, et au sens figuré, une réminiscence très vive ou une prophétie. Le signe que Valli choisit pour SOUVENIR se fait grâce à deux mains en C opposées et placées à environ quinze centimètres l'une de l'autre et ce légèrement devant et au-dessus du front (comme la “bulle” qui apparaît au-dessus d'un personnage de bande dessinée et qui entoure la légende).

 

Les différents sens de “vision” - souvenir, prophétie et vue – se réunissent au vers 9 car Valli a déplacé les spécificités du signe SOUVENIR vers une autre location de manière à attirer l'attention sur la structure phonémique du signe: d'abord, la “bulle” occupe une place devant et au-dessus du front, où cela signifie SOUVENIR; la main gauche reste ensuite au même endroit, garde sa forme et son orientation, alors que la droite change pour exécuter plusieurs autres signes: YEUX, JAMAIS, OUBLIER, YEUX-BRUNS – après quoi il reprend la configuration du C et retrouve la main gauche au niveau des yeux pour faire un signe qui se différencie de SOUVENIR par sa location uniquement: “vision”, une “réminiscence” (la séquence de ces signes a changé dans la traduction). Pour finir, la main gauche persévère alors que la main droite exécute GARCON, après quoi elle rejoint la gauche pour entourer les yeux étroitement pour suggérer une paire de jumelles. Dans cette dernière position, accompagnée d'un mouvement pronominal du corps, le signe fait littéralement référence à la “vue” et désigne l'action du garçon de lever le regard vers son père au vers 11. Valli insiste sur ce regard vers le haut pour montrer l'égard et la confiance du garçon (qui, de façon déroutante, se révèle être mal placés) et en même temps pour souligner avec ironie le fait que l'enfant ne puisse pas entendre les questions qui lui sont posées directement (vers 15 et 22), qu'il habite un monde de vision et qu'il doit donc les voir à la place.

 

La vision joue un rôle essentiel dans le poème car le langage visuel est en fait son moyen d'expression ainsi que son sujet, même si les signes ne sont jamais mentionnés ou utilisés dans le contexte de narration. Le motif unifie ainsi le poème dans sa thématique et dans la linguistique, la propre “vision” artistique de Valli ayant travaillé le texte pour offrir un exemple optimiste pour la germination littéraire en langages visuels.

 

L'image du soleil qui apparaît dans la dernière strophe est la deuxième caractéristique du poème qui cimente la relation complexe du poète, de sa vision artistique, et du langage visuel du poème. Comme la lune dans “Minuit de Glace”, le soleil de “Flocon de neige” représente l'imagination créative, et il apparaît de derrière les nuages dans la dernière strophe pour dominer sur l'achèvement du poème, tout comme la lune de Coleridge. Du point de vue de la structure, SOLEIL trouve écho avec SOUVENIR et VISION dans la deuxième strophe de Valli: le signe SOLEIL est effectivement le même que SOUVENIR fait avec une seule main au lieu de deux. La dernière apparition du soleil est donc préfigurée dans le passage que nous venons d'évoquer (vers 8-10), dans lequel une seule main de SOUVENIR préserve sa structure linguistique alors que l'autre continue à signer. La main préservée du C développe une cohésion entre SOUVENIR à partir duquel le poème est composé et l'emblème de l'intelligence créatrice qui l'a composé. De cette manière, Valli manipule la structure linguistique du poème pour forger un commentaire d'auto-réflexion sur sa relation avec l'acte de composition et le langage grâce auquel l'acte est réalisé.

 

Pour conclure cette analyse je voudrais observer un second symbole qu'utilise Valli pour exprimer la cohérence thématique et linguistique du poème. Le flocon de neige qui donne son nom au poème apparaît au premier vers de la seconde strophe (vers 7) et annonce un virage dans la narration. Le paysage austère et monotone est brisé par la chute du flocon - “Un flocon de neige tombe de nulle part, / Si beau, et mon coeur bat.” (vers 7-8); et le souvenir qui est présenté dans le vers suivant est identifié grâce au flocon de neige du récit (plus tard, le SOUVENIR FOND au vers 27). lorsqu'il réapparait dans les derniers vers de la troisième strophe, le flocon de neige accompagne le poème à sa clôture: “Le soleil se glisse de derrière les nuages / Ses rayons réchauffent la terre. Un flocon de neige / Tombe, se pose, et devient neige.” (vers 32-34). Le concept de synthèse est ici mis en valeur: le flocon de neige seul, avec sa connotation traditionnelle d'individualité s'assimile à une couche de neige uniforme. Le flocon représente un souvenir isolé, une épiphanie joycienne , le souvenir de la seconde strophe qui constitue le centre du poème, et la couche de neige est la totalité des expériences qui définissent le narrateur comme personne. Le passage du flocon vers la neige forme un parallèle avec le procédé lyrique à travers lequel le poète assimile un incident angoissant de son passé à son psychisme pour créer une définition identitaire plus forte et plus complète, une conscience complètement intégrée. Les deux symboles clé de Valli sont des compléments rhétoriques car c'est le soleil (vers 32), imagination poétique, qui permet l'acte de fusion en faisant fondre le flocon pour devenir neige.

 

La distance entre le narrateur et le paysage est finalement atténuée – la nature n'est plus décrite comme étrangère et menaçante, et l'image de l'enfermement de la strophe une ne sépare plus le narrateur du monde naturel. Le souvenir qui a perturbé la définition identitaire du narrateur et qui a engendré le poème s'unit à nouveau à son coeur (vers 27-28), comme un flocon qui s'unit à la neige, et le point crucial émotionnel vers lequel le poème se tourne est donc résolu. Comme Coleridge dans “Minuit de Glace”, Valli emploie le procédé lyrique pour confirmer la relation que le langage instaure entre soi-même et autrui. Pour le narrateur de “Flocon de neige”, le souvenir d'enfance de cet incident linguistique devient un antidote à l'isolement communicatif, et son effet cathartique est représenté grâce à la transformation presque magique du paysage de la strophe une à la strophe trois. Le poème renégocie en même temps le monde non fictif du poète. En utilisant l'ASL pour écrire “Flocon de neige”, Valli a accompli une existence alternative pour le garçon du poème, une existence qui change et qui enrichit l'identité de la communauté sourde en soutenant le statut littéraire de son langage.

 

MINUIT DE GLACE

 
Le gel poursuit son ministère secret
Sans l’agence du vent. la chouette hulule
Long et fort – deuxième cri, non moins fort, écoutez!
Endormis, les occupants de mon cottage
5. M’ont laissé à ma solitude, propice
Aux rêveries les plus abstruses ; sinon qu’à mon côté,
Paisible dans son berceau, sommeille mon petit enfant.
Tout est si calme! d’un calme presque troublant,
Dérangeant même la méditation
10. Par son silence extrême. Mer, colline, forêt
L’innombrable foules des actes de la vie
Puis, rêves inaudibles! La petite flamme bleue
A mon feu, très bas, repose sans trembler ;
N’y palpite, seul témoin d’inquiétude,
15. Que la mince pellicule qui dansait sur la grille.
Sa vie dans ce silence de la nature
Semble lui donner affinité avec moi
Qui suis vivant, telle une forme amicale
Dont l’esprit traduirait suivant sa propre humeur
20. Oisive les sursauts, les caprices, partout,
Etant écho ou miroir en quête d’elle-même,
Et faire jouet de la réflexion.

Que de fois, oh!
Que de fois ! écolier plein d’espoir que j’étais,
25. N’ai-je pas contemplé cette grille, lisant un signe
Dans la danse de l’étranger volatile ! oui, que de fois,
Les paupières ouvertes, n’avais-je pas rêvé
A mon doux village natal, son vieux clocher
Où les cloches, musique des pauvres, sonnaient
30. Du matin au soir, et dans la fièvre des Jours de Fête
Avec une telle douceur qu’elles me touchaient et me hantaient
D’un plaisir fou, frappant mes tympans
Comme la très limpide harmonie des choses du futur!
Alors je regardais, les visions apaisantes de mes rêves
35. Me berçant dans le sommeil, par quoi mes rêves se prolongeaient !
Le lendemain je méditais tout un matin
Sous le visage sévère du précepteur, regard
Fixé dans un semblant d’étude sur le flou voyageur des pages ;
Sauf quand, la porte s’entrouvrant, mon ?il alerte s’y
40. Glissait, mon coeur alors reprenant ses bonds,
Tant j’avais conservé espoir d’apercevoir l’étranger,
Parent de la ville ou tante, ou soeur plus chérie encore,
Depuis le temps où nous partagions mêmes habits et mêmes jeux.

Mon Tout Petit qui dors à mon côté dans ton berceau
45. Dont la respiration légère, au sein de ce grand calme,
Emplit les vacances intercalaires
Et les intermittences de la pensée!
Mon merveilleux bébé! J’ai le c?ur tout réjoui
D’un élan de tendresse, rien qu’à te contempler
50. Et me dire que tu vas apprendre de tout autres savoirs,
Dans des lieux si différents! Car mon éducation s’est faite
Dans la grande ville, entre les murs opaques d’un cloître,
Sans le spectacle d’aucune beauté que les étoiles et le ciel.
Alors que toi, mon petit ! iras vagabonder comme la brise
55. Au bord des lacs, sur le sable des plages, sous les falaises
Des montagnes anciennes ainsi que sous les nuages,
Qui dans leurs formes transportent l’image des lacs, des plages,
Et des rochers : oui, tu verras, tu entendras
Les formes harmonieuses, les sons intelligibles
60. De la langue éternelle émise par ton Dieu,
Lequel, de toute éternité s’enseigne lui-même
En tout, enseignant toute chose en lui-même
Lui le Grand Maître universel ! imprimera
Dans son moule ton esprit qui, recevant de lui, demandera.

65. Ainsi toutes les saisons te seront douces,
Soit que la Terre prenne habit général de l’été
Couleur feuilles vertes, soit que le rouge-gorge
Chante sur la branche nue et moussue du pommier
Juché entre deux touffes de neige, chaume du voisin
70. Fumant dans le dégel lumineux ; soit que tombent
Du toit les gouttes d’eau dans les rudes secousses de la tempête,
Ou que le ministère mystérieux du gel
Les fige aux rebords en glaçons silencieux
Brillant calmement dans le calme de la lune.
traduction de Jacques Darras

FROST AT MIDNIGHT

 
The Frost performs its secret ministry,
Unhelped by any wind. The Owlet's cry
Came loud – and hark, again! loud as before,
The inmates of my cottage, all at rest,
5. Have left me to that solitude, which suits
Abstruser musings: save that at my side
My cradled infant slumbers peacefully.
'Tis calm indeed! so calm, that it disturbs
And vexes meditation with its strange
10. And extreme silentness. Sea, hill, and wood,
With all the numberless goings-on of life,
Inaudible as dreams! the thin blue flame
Lies on my low-burnt fire, and quivers not;
Only that film, which fluttered on the grate,
15. Still flutters there, the sole unquiet thing.
Methinks its motion in this hush of nature
Gives it dim sympathies with me who live,
Making it a companionable form,
Whose puny flaps and freaks the idling Spirit
20. By Its own moods interprets, everywhere
Echo or mirror seeking itself,
And makes a toy of Thought.

But O! how oft,
How oft, at school, with most believing mind,
25. Presageful, have I gazed upon the bars,
To watch that fluttering stranger! and as oft
With unclosed lids, already had I dreamt
Of my sweet birthplace, and the old church tower,
Whose bells, the poor man's only music, rang
30. From morn to evening, all the hot Fair-day,
So sweetly, that they stirred and haunted me
With a wild pleasure, falling on mine ear
Most like articulate sounds of things to come!
So gazed I, till the soothing things, I dreamt,
35. Lulled me to sleep, ans sleep prolonged my dreams!
And so I brooded all the following morn,
Awed by the stern preceptor's face, mine eye
Fixed with mock study on my swimming book:
Save if the door half opened, and I snatched
40. A hasty glance, and still my heart leaped up,
For still I hoped to see the stranger's face,
Townsman, or aunt, or sister more beloved
My playmate when we both were clothed alike!

Dear Babe, that sleepest cradled by my side,
45. Whose gentle breathings, heard in this deep calm,
Fill up the interspersed vacancies
And momentary pauses of the thought!
My babe so beautiful! it thrills my heart
With tender gladness, thus to look at thee,
50. And think that thou shalt learn far other lore,
And in far other scenes! For I was reared
In the great city, pent 'mid cloisters dim,
And saw nought lovely but the sky and stars.
But thou, my babe! shalt wander like a breeze
55. By lakes and sandy shores, beneath the crags
Of ancient mountain, and beneath the clouds,
Which image in their bulk both lakes and shores
And mountain crags: so shalt thou see and hear
The lovely shapes and sounds intelligible
60. Of that eternal language, which thy God
Utters, who from eternity doth teach
Himself in all, and all things in himself.
Great universal Teacher! he shall mould
Thy spirit, and by giving make it ask.

65. Therefore all seasons shall be sweet to thee,
Whether the summer clothe the general earth
With greenness, or the redbreast sit and sing
Betwixt the tufts of snow on the bare branch
Of mossy apple-tree, while the nigh thatch
70. Smokes in the sun-thaw; whether the eave-drops fall
Heard only in the trances of the blast,
Or if the secret ministry of frost
Shall hang them up in silent icicles,
Quietly shining to the quiet Moon.

 

SNOWFLAKE

de Clayton Valli (1989)

There is a window. I gaze out:
The tree, full-crowned, loses its leaves;
The slender grass waves, and whiters.
No color, nothing's everywhere –
5. All is gray, clouds obscure the sun,
And a heavy darkness descends.

From nowhere a white snowflake falls,
Beautifully, and my heart beats.
A memory wells up, a vision
10. Of eyes, brown eyes I'll not forget
And a little boy looking up
As his father holds forth for friends.
Proudly he appeals: “Wait, watch this -
And turns then to the boy to ask,
15. With measured care, “What is your name?”
The boy looks up, in deference,
And strains to speak: “Me llamo es...”
“Amazing!” declares the father,
Continuing with his discourse.
20. Proudly he appeals: “Wait, watch this -
Then, turning to his son he says,
“Tell me now how old you are, boy.”
“Soy cinco años” is sluttured.
“Such improvement! Just look at him!”
25. Swoons the father contentedly.

Two sentences. Two sentences!
Melting, the memory slowly sinks
Again into my beating heart.
Inspired, I survey the present:
30. Snow, white snow, now blankets the ground
And is piled against the tree trunk.
The sun slips from behind the clouds
Its rays warm the earth. One snowflake
Falls, lands, and passes into snow.

Traduit de l'ASL par Alec Ormsby

 

REFERENCES

 
Abrams, M.
1971 Natural Supernaturalism: Tradition and Revolution in Romantic Literature. NY. Norton.
Battison, R.
1974 Phonological deletion in American Sign Language, Sign Language Studies 5 (1974): 1-19.
Cicourel, A.
1978 Sociolinguistic aspects of the use of sign language. In Sign Language of the Deaf, Schlesinger & Namir eds. NY. Academic Press. 271-313.
Cohn, J.
1986 The new deaf poetics: Visible poetry, Sign Language Studies 52, 263-277.
Jakobson, R.
1960 Linguistics & poetics. In Style in Language, Sebeok ed. MIT Press Cambridge, MA: MIT Pres. 350-377.
Klima, E. & U. Bellugi
1979 The Signs of Language. Cambridge, MA: Harvard University Press.
Padden, C. & D. Perlmutter
1987 American Sign Language & the architecture of phonological theory, Natural Language & Linguistic Theory 5, 335-375.
Siple, P.
1978 Visual constraints for sign language communication, Sign Language Studies 19, 97- 112.
Valli, C.
1990 The nature of the line in ASL poetry. In Sign Language Research 1987: Fourth International Symposium on Sign Language Research, Edmonson & Karlsson eds. Hamburg: Signum Verlag. 171-182.
1989 “Snowflake.” Original Works in ASL by Clayton Valli (videotape, Poetry in Motion series). Burtonsville, MD: Sign Media, Inc.

Alec Ormsby a étudié l'ASL à Stanford et à san Francisco Community College. Il a été le président de l'association de l'histoire américano-irlandaise à New York, et en temps que récent détenteur d'un doctorat d'anglais de Stanford il est, comme beaucoup de ses comparses, à la recherche d'un poste. Son adresse: 502 South 4th Street, Redlands, CA 92373.


La cohésion poétique en ALS, Ormsby