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INTRODUCTION

 

0.1 Contexte

 

Les langues des signes, tout comme les langues vocales, sont nombreuses et diversifiées. Partout, des locuteurs et locutrices de ces langues développent un rapport esthétique avec elles et créent, produisant ainsi une diversité d'oeuvres littéraires en langues des signes. Dans le contexte politique plus large à l’intérieur duquel elle émerge, cette littérature est affirmation et résistance. Elle agit comme un moteur dans le mouvement d'autodétermination de la communauté humaine qui conteste la minoration des langues qui sont au coeur de sa culture d'appartenance. Notamment par la création et par la diffusion des oeuvres, la communauté pense l'égalité et la met en oeuvre. La création et la diffusion contribuent à une émancipation. C'est à ceci que s'intéresse d'abord et avant tout la thèse qui suit.

 
L'histoire de la domination contre laquelle doivent se défendre les communautés sourdes a beaucoup été écrite, déjà : celle, entre autres, de l'interdiction qui frappe les langues des signes à la suite du congrès de Milan en 1880 et de ses conséquences sur la vie des milliers de personnes dont l’identité est étroitement liée à l’usage de ces langues1. Cette histoire, ma thèse ne la reprendra pas; cependant, elle l'intégrera. L'histoire de la critique littéraire prenant pour objet les oeuvres en langues des signes dont il sera question ici est imbriquée dans l’histoire des communautés Sourdes et de leur lutte pour la reconnaissance. En cela, raconter l'une c’est aussi raconter l'autre. Je fais le choix ici d'indiquer des lectures complémentaires à faire afin de se familiariser avec cette histoire plutôt que d'en reprendre le détail, ici, une énième fois.

 
Ce choix est motivé par la conviction que les mouvements d'émancipation, s'ils ont besoin de connaître leur passé, ont aussi besoin de s'en détacher. Ainsi, que des gens s'emploient à comprendre les mécanismes des forces qui nient à des groupes d'êtres humains la reconnaissance la plus élémentaire de leur existence est essentiel; que d'autres gens au même moment, dans l'intelligence de cette compréhension, agissent comme si le temps du déséquilibre des forces était révolu et, ce faisant, contribuent à forger la réalité émancipée à laquelle la communauté aspire, l'est tout autant. Le Flying Words Project, duo de création poétique en American Sign Language, dont il sera question dans cette thèse me semble relever de cette sensibilité. Et c'est dans la foulée de celle-ci que j'aimerais m'inscrire ici.

 
Un public non initié a, en termes de références, l'embarras du choix pour s'instruire à propos de la relation conflictuelle qui lie les majorités entendantes et les minorités locutrices des langues des signes. On lira par exemple avec intérêt la thèse de doctorat d'Andrea Benvenuto (2009) dans laquelle elle retrace le recours à la figure du sourd chez les philosophes de l'Antiquité au vingtième siècle. On comprend en la lisant jusqu'où s'enfoncent les racines de la querelle qui oppose, encore aujourd'hui, une approche médicale de la surdité perçue comme une déficience à laquelle il faut remédier, et celle qui y voit une identité culturelle et linguistique qu'il faut valoriser et affirmer. Le paradigme aristotélicien, nous dit-elle, relègue le sourd hors des frontières de ce qui constitue la nature humaine déterminée, selon lui, par son usage de la parole articulée. Ce paradigme aura une longue portée sur l'éducation des sourds. Beaucoup plus tard, le rationalisme cartésien, soutenant que la pensée n'est pas dépendante de son mode d'expression, autorisera à penser l'inclusion des signes des sourds comme une langue véhicule de raison. Par ailleurs, la philosophie matérialiste de Diderot voit dans la surdité l'une des singularités qui composent un universalisme fait d'une hétérogénéité des formes plutôt que révélant d'un principe premier. Il voit aussi dans les signes des sourds une véritable langue. Les médecins et les pédagogues d'hier comme d'aujourd'hui, pratiquant en leur époque respective, présentent comme arrière-plan cognitif l'adhésion plus ou moins consciente, plus ou moins formelle, aux divers courants de pensée transmis par ces philosophes. Cette adhésion marque leurs positionnements politiques et conséquemment, selon leur pouvoir et leurs moyens d'action, la vie des personnes sourdes concernées.

 
« La surdité est un rapport », dit Bernard Mottez, « c'est une expérience nécessairement partagée ». (Mottez 2006 p.160) C'est dans le rapport aux autres qu'on deviendra sourd ou Sourd, c'est-à-dire qu'on se percevra ou qu'on sera perçu comme marqué d'une condition physiologique envisagée comme une altération ou une perte par rapport à une norme entendante ou, à l'autre bout du spectre, comme l’expérience d’un sujet s'identifiant à une communauté avec laquelle il ou elle partage une langue, une histoire, des us et coutumes, une culture2.

 
Que la surdité soit un rapport implique une dynamique, une relation entre les personnes et plus structurellement entre les communautés. Ce que l'histoire de cette dynamique signifie également, c'est qu'elle sera inévitablement empreinte de relations de pouvoir. L'affirmation de la majuscule est le fruit d'une quête, d'une lutte. Et dans cette lutte pour la reconnaissance, il y a eu des avancées... et des reculs. Des périodes ont permis des accalmies, d'autres ont été plus tumultueuses. Pour comprendre la fondation de l'identité culturelle Sourde, on lira notamment Paddy Ladd (2003) Understanding Deaf Culture : In search of Deafhood. Dans cet ouvrage, Ladd discute de cette tension dynamique et analyse la constitution des piliers identitaires communautaires, institutionnels et universitaires de la culture Sourde. On pourra également se référer à Padden et Humphries (2006) dans Inside Deaf Culture, ouvrage qui parcourt le même chemin, mais en se situant au plus près de l'expérience des personnes. Le livre présente le récit d'événements fondateurs et de relations de pouvoir éprouvées par elles. En français, on fréquentera le blogue(lien externe) de Yann Cantin, doctorant en histoire, qui publie régulièrement des billets permettant de s'initier à l'histoire sociopolitique des communautés Sourdes.

 
Finalement, pour une présentation d'une histoire Sourde plus spécifique au Québec, on peut se référer à la vidéo intitulée Je me souviens produite par la Société Culturelle Québécoise des Sourds, lire la thèse de Charles Gaucher (2008) Ma culture c'est les mains, ou l'ouvrage de Nathalie Lachance, Territoire, transmission et culture sourde : perspectives historiques et réalités contemporaines. (2007)

 

0.2 Parti pris de la thèse

 

Un premier parti pris de cette thèse, à l'instar d'autres chercheur.es et à la suite de Bernard Mottez, notamment, réside donc dans le choix de ne pas refaire, en introduction, l'analyse des structures qui fondent l'inégalité entre les communautés Sourdes et la majorité entendante. L'objectif est simple : progresser. Mettre en place un projet positif qui participe à faire advenir du changement social. Quiconque ayant une pratique militante sait intimement que lorsqu'il s'agit de contrer un rapport de pouvoir inégalitaire, il faut, à un moment donné, cesser d'expliquer aux dominants l'histoire des dominés. Je sais, par ma pratique de militante féministe par exemple, que concéder à l'éternelle démonstration de son statut de dominée se résume à reconsacrer éternellement la position avantageuse de la posture dominante. Et comme compagne de route, j'assiste régulièrement aux expériences similaires vécues par mes camarades Sourd.es. Je tire de ces expériences ce premier parti pris. Avancer commande de laisser les personnes bénéficiant de la posture dominante le soin d'utiliser les nombreuses ressources mises à leur disposition pour se constituer une connaissance de base afin qu'ensemble nous puissions transformer nos modes de relation. Ainsi, si cette thèse est une thèse-intervention, c’est qu’elle vise l'agir. En ce sens, le Flying Words Project dont il sera beaucoup question dans cette thèse me sert d'inspiration parce qu'il crée et performe ses oeuvres en toute conscience et respect de son histoire, mais en emportant avec lui son public vers une émancipation accomplie.

 
Ensuite, dans le contexte qui nous intéresse ici, le second parti pris important de cette thèse est celui de la diversité linguistique. On verra, au chapitre 1, qu'il a fallu renverser, au sein des pouvoirs institutionnels, l'idée que les signes des Sourds ne constituaient pas une langue véritable. La démonstration est maintenant faite. Or, le modèle biomédical, qui voit dans la surdité une déficience à laquelle il faut remédier, est si bien inscrit dans l'imaginaire collectif qu'il faut répondre systématiquement, à chaque nouvelle occasion, aux mêmes questions et répondre que non, la langue des signes n'est pas un code artificiel inventé par des entendants pour pallier à une déficience. Elle n'est pas non plus universelle. Il existe une diversité de langues des signes, comme il existe une diversité de langues vocales : ce sont des langues naturelles et vivantes. Cette thèse est enracinée sans équivoque dans la perception d'une identité culturelle et linguistique Sourde. Elle souhaite participer à la valorisation et l'affirmation des langues des signes pour que cesse leur minoration. Je souhaite, par la réalisation de cette thèse-intervention, me joindre à ceux et celles qui revendiquent la pleine reconnaissance des langues des signes. J'espère faire partie du mouvement qui construit chaque jour les possibilités, pour ses locuteurs et locutrices, de vivre, d'être éduquées, de créer ainsi que d'être actives dans la vie sociale et politique de leurs sociétés dans ces langues. Dans cette perspective, la diversité linguistique marque cette thèse. Elle est écrite en français, étudie une oeuvre composée en American Sign Language, propose des actions collaboratives en Langue des Signes Québécoise et en Langue des Signes Française et initie un travail de traduction de l'anglais au français de textes importants avec pour visée d'en faire également une traduction dans une ou plusieurs langues des signes. Elle invite en ce sens les lecteurs et les lectrices à apprécier le plaisir du passage d’une langue à l'autre et à proposer, éventuellement, ses services pour contribuer à de la traduction.

 
Finalement un troisième parti pris découle de l’intention d’agir de cette thèse. L’écriture a été sciemment travaillée pour faciliter l’appropriation des connaissances par les poètes et toutes personnes intéressées à contribuer au développement d’une critique littéraire pour les langues des signes, qu’elles soient ou non formées au langage universitaire. Ainsi, les chapitres de synthèse s’approchent de la forme du récit, et les citations directes ont été le moins possible utilisées de manière à optimiser la fluidité de la lecture. Sans sacrifier la rigueur, j’espère ainsi faciliter la circulation du contenu du texte entre les milieux universitaires et ceux de la création ou du développement communautaire.

 

0.3 Sujet de la thèse et méthode

 

La thèse porte sur la création poétique dans les langues des signes. Plus spécifiquement, elle s'intéresse à la critique des oeuvres signées, champ de recherche et d’application qu’elle souhaite investir et pour laquelle elle cherche à développer des outils.

 
En tant que thèse-intervention, cette thèse a pour objectif de nourrir une circulation dynamique entre création et critique et ainsi contribuer à la vitalité de la scène littéraire (et plus largement artistique) en langues des signes. Pour ce faire, je propose un site Web, espace virtuel qui regroupe réflexion théorique, proposition d'actions collaboratives en ligne et documentation d'événements et d'ateliers organisés au cours de son processus d'élaboration. La thèse, c'est un temps donné de cette intervention : le projet collaboratif qu'elle propose est destiné, espérons-le, à poursuivre son élaboration. Ainsi, le projet est d'animer le site et de développer, une fois la thèse déposée et soutenue, chacun des projets collaboratifs.

 
La méthode, elle, a été élaborée en cours de processus et continue de se construire. C'est celle de l'exploration et du collage, de la séquence, de l'agencement, de l'essai et de la proposition. C'est celle aussi de l'évolution simultanée de la réflexion théorique et de la pensée en action et en interaction. Il s'agit de convoquer simultanément le discours universitaire, et agir en le gardant en tête : voir si ce qui émerge d'un atelier est en accord ou en désaccord avec le fil des pensées théoriques. L'intention est de les amener à se mélanger, plutôt que de prouver le premier ou d'instruire le second. Si peu de choses ont été écrites sur la création en langues des signes que nous en sommes toujours à la base, à tirer l'un vers l'autre des matériaux issus des disciplines et de leurs traditions en fonction de ce que nous invite à faire l'objet qui suscite notre intérêt. Il s'agit de se laisser conduire par l'oeuvre en langue des signes, par ce qu'elle contient, et par le contexte sociopolitique avec lequel elle interagit.

 
Construire de la méthode est d'ailleurs tout l'objet de la portion théorique de cette thèse : consolider et contribuer à constituer un appareil d'outils pour la critique. La recension des écrits a pour premier objectif de faire la synthèse des pistes d'analyse qu'ont proposées les théoriciens et les théoriciennes, et d'en extraire une grille, une série de repères servant le regard face à toute oeuvre littéraire signée. Une critique pour la littérature signée oblige une approche interdisciplinaire : elle ne peut se passer des croisements et des hybridations. C'est là un des intérêts qui réside dans le fait de développer cette critique.
D'autre part, la critique des oeuvres en langues des signes représente une méthode qui se construit dans la pratique. Elle articule le discours théorique et une activité de valorisation de la création poétique signée. Le processus de constitution de cette thèse inclut la préparation de l'interprétation de Théara Yim de l'oeuvre Wise Old Corn du Flying Words Project et son enregistrement en studio. Il inclut également l'organisation d'un récital du Flying Words Project diffusé en ouverture du festival Phenomena à Montréal, une classe de maître offerte par Peter Cook à la maison des Sourds de Montréal et organisée en collaboration avec la Société Culturelle Québécoise des Sourds, un atelier de création en petite équipe ainsi qu’une série d’ateliers de création et un séminaire de critique d’oeuvres réalisés à Paris dans le cadre d’une chaire d’étude3.

 
Enfin, la méthode, ici, c'est aussi la technique. Le format site Web n'a pas été choisi de façon aléatoire. C'est par ce biais que s'accomplit dans sa totalité le projet de la thèse. D'abord, le format Web permet, grâce à l'intégration vidéo, de citer directement en langues des signes les interventions de personnes Sourdes et de référer aux oeuvres sans passer par la glose4 ou la traduction, qui n'offrent pas la possibilité de donner la formulation originale. En d'autres termes, en format électronique, les langues des signes deviennent, en quelque sorte, imprimables. Elles peuvent être publiées dans un format visuel qui leur correspond. L'événement est majeur. Pour le travail de recherche, les possibilités qu'offrent les formats électroniques constituent une avancée appréciable en ce sens qu'on n'est plus forcé de dénaturer l'objet de l'analyse pour en discuter. Le livre électronique ou le site Web permettent la publication d'études soit directement en langues des signes, soit en cohabitation linguistique comme ce sera le cas ici. Idéalement, le projet de cette thèse aurait été d'en faire une édition entièrement bilingue français-LSQ. Le format existant qui, pour moi, fait figure de modèle à notre époque est le Deaf Studies Digital Journal. Cependant, à ma mesure, l'inaccessibilité de toutes les ressources nécessaires à une telle réalisation et les limites de mes compétences linguistiques en LSQ ne me permettent malheureusement pas de le mener à bien pour le moment. Quoi qu'il en soit, cette thèse fait partie, malgré ces limites, d'un ensemble encore trop restreint d'initiatives qui vont dans ce sens. De plus, une traduction entière en LSQ peut être envisagée comme un projet à venir réalisable selon les collaborations futures avec des personnes compétentes.

 
Par ailleurs, la pertinence du choix du format Web ne s'arrête pas à sa capacité d'« impression » des langues des signes. Profitant d'une accessibilité des technologies de l'image et de la diffusion jamais atteinte auparavant, les communautés Sourdes ont largement investi les médias sociaux. Ceux-ci leur permettent de diffuser de l'information pratique, de publier du contenu analytique, de diffuser des oeuvres de création, des documents historiques, des commentaires politiques, etc. Il se constitue, par le biais de ces réseaux sociaux, des communautés épistémiques plus ou moins formelles sur une diversité de sujets : histoire Sourde, mobilisations politiques, émulation artistique, éducation populaire, etc. Leur rayonnement linguistique et culturel peut, par ce biais, atteindre une plus large portée. Les liens internationaux entre les différentes communautés à travers le monde ont la possibilité de s'en trouver renforcés, et la promesse d'une visibilité accrue des langues des signes, côte à côte avec les langues majoritaires, a de quoi enthousiasmer. Adopter ces usages, participer à ce mouvement : voilà le sens de cette thèse-intervention. C'est en effet de cette manière qu'elle prend tout son sens.

 
Cela étant dit, pour cette portion, la thèse en elle-même se borne à la conception d'une plateforme Web consacrée à la création poétique et à sa critique. Ce qui est soumis à l'évaluation se limite aux propositions présentées ici sur le site. Elle n'inclut pas l'animation d'une communauté épistémique virtuelle et la participation d'internautes à ses propositions interactives. La raison est simple : une fois en ligne, il est improbable de pouvoir s'assurer que les participants et participantes sont pleinement conscientes de l'utilisation secondaire de leurs contributions dans le processus formel de rédaction et d'évaluation d'une thèse, ce qui pose un problème éthique élémentaire. Ainsi, le dépôt de la thèse constitue la rampe de lancement de la plateforme. Ce qui est soumis au jury est sa création et son articulation avec ses fondements théoriques et politiques.

 
Ainsi, la plateforme Web comprend :
1. une portion théorique présentant une synthèse des études consacrées à la poésie signée;
2. la diffusion en ligne d'oeuvres poétiques, le récital du Flying Words Project et l'interprétation d'une oeuvre par Theara Yim;
3. la documentation d'ateliers de formation et de création;
4. des outils collaboratifs pour une construction collective d'une critique de la poésie signée;
5. un blogue, auquel peuvent contribuer plusieurs intervenants et intervenantes, permettant de commenter l'actualité littéraire ou des événements sociopolitiques pertinents.

 

0.4 Présentation détaillée des parties de la thèse

0.4.1 Une thèse-collaborative

 

Tout d'abord il importe de nommer ici les gens qui ont collaboré directement à cette thèse. Il ne s'agit pas seulement de les remercier, mais de noter que la thèse s'est faite avec leur participation. Tout d'abord Théara Yim, mon alter ego dans toute cette démarche de recherche et de création concernant la création en langues des signes. Cette collaboration dure depuis plus de dix ans maintenant et c'est à travers elle qu'ont émergé les idées concrétisées ici. Theara Yim contribue à la proposition de discussion en ligne répertoriée dans la section Développer la critique, et participe à toutes les propositions répertoriées dans la section Création Émulation. Sa contribution excède d’ailleurs largement ce qui est visible sur ce site Web puisque nombre d’idées qui ont formé la partie pratique de cette thèse sont issues de conversations que nous avons eues ensemble. Par ailleurs, l'atelier de création qu'on retrouve sous la rubrique Se rassembler pour créer, troisième proposition de la section Création Émulation, est le fruit d'une collaboration avec, en plus de Théara Yim, Geneviève Deguire et Mireille Caissie. La thèse s'est aussi faite avec la participation de Peter Cook et de Kenny Lerner qui sont venus à Montréal présenter leur spectacle et y offrir une classe de maître. Ces dernières activités ont été coorganisées avec Dominique Lemay, président de la Société Culturelle Québécoise des Sourds et avec l'équipe du festival Phenomena, D. Kimm et Stéphane Despatie. Finalement, la partie Traductions est développée avec la collaboration de Gabrielle Pillet.

 

0.4.2 Partie théorique

 

Le coeur de la partie théorique de cette thèse comprend trois chapitres.

Le chapitre 1 présente une recension des écrits théoriques consacrés spécifiquement dans les langues des signes. Afin de donner des repères, elle est elle-même organisée en 2 parties. La première présente des travaux attachés à décrire les procédés poétiques mobilisés dans les oeuvres. Globalement, ils s'intéresse strictement au texte et poursuivent une démarche analytique. J'ai ici qualifié l'approche de formaliste. J'ai qualifié la seconde d'approche exploratoire. Les études regroupées sous cette rubrique prennent appui sur une facette d'une oeuvre et suivent la piste qu'elle ouvre. Les théoriciens et les théoriciennes de cette approche nous disent : « La langue des signes est une langue visuelle? Tentons une approche picturale. Elle est une langue du mouvement? Tentons une réflexion sur le corps. La poésie signée est un art vivant? Questionnons-nous sur sa dimension performative. » L'objectif poursuivi par cette recension est de tracer la cartographie des outils d'analyse utiles pour la rédaction de critiques d'oeuvres dont nous disposons à ce jour afin qu'elle puisse servir à la communauté. En ce sens, les outils sont également critiqués afin d'appeler à leur parachèvement. Cette cartographie est présentée en conclusion de chapitre. Au final, dans ce contexte, l'apport théorique de cette thèse serait à classifier sous une approche exploratoire.

 
Le chapitre 2 confronte ces outils d'analyse récemment dégagés à l'exercice critique. Il s'agit alors de choisir une oeuvre et, prenant appui sur la grille qu'on aura confectionnée, de proposer une critique qui la traverse. L'oeuvre choisie est un poème du Flying Words Project intitulé Wise Old Corn dont nous avons aussi, avec Théara Yim, travaillé l'interprétation.

 
Cette interprétation sert notamment de pierre angulaire au chapitre suivant. Le chapitre 3 est consacré au développement de la méthode. Les langues des signes sont des langues du corps et du mouvement; ce sont là leurs matériaux essentiels et la littérature agit et est travaillée par eux. Cependant, malgré une brève incursion, les études ont encore très peu exploré cette dimension. Le chapitre 3 reprend donc la critique de la même oeuvre en s'appuyant cette fois sur des méthodes d'analyse du mouvement existantes. Je m'inspire dans ce cas de notions élémentaires empruntées à Laban (1994) ainsi qu'à l'Analyse Fonctionnelle du Corps et du Mouvement Dansé (AFCMD) développée par Hubert Godard et Odile Rouquet5. Dans ce chapitre, la comparaison entre l'interprétation originale de l'auteur, Peter Cook, avec celle de Théara Yim, permettra de préciser les observations concernant le mouvement, de manière à dégager des propositions d’outils pour enrichir l'appareil critique dont nous disposons.

 

0.4.3 Partie pratique

 

La partie pratique de la thèse est présentée sous les onglets Développer la critique, Création Émulation et Traductions du menu principal du site Web. En page d'accueil, un blogue attire l'attention sur des ressources pertinentes et propose des critiques d'oeuvres.

 

0.4.3.1 Développer la critique

 

Sous le premier onglet, on retrouve les propositions qui invitent à contribuer au développement d'une critique consacrée à la poésie signée. Sous les rubriques Discutons, Cartographions, Analysons, la section comprend deux propositions d'outils collaboratifs en ligne et une invitation à un groupe de travail. Le premier outil collaboratif propose une discussion-vidéo autour d'enjeux esthétiques propres à la littérature signée. Chaque vidéo pose une question et invite les internautes à participer à la discussion en enregistrant et publiant leurs propres vidéos-commentaires.

 
Le second outil collaboratif propose l'élaboration collective d'une nomenclature des genres littéraires. La recension des écrits présente une ébauche de nomenclature faite par Benjamin Bahan et en propose une restructuration. Encore imparfaite, elle a besoin d'être critiquée et approfondie. Cette seconde proposition invite les personnes intéressées à y travailler collectivement.

 
En troisième lieu, cette section présentera le résultat des travaux d'un séminaire animé à Paris en octobre et novembre 2013. Le séminaire a regroupé des gens de différentes provenances, linguistes, étudiantes en interprétation visuelle, artistes, poètes en langues des signes et a eu pour objectif de rédiger, en mettant nos savoirs en commun, des critiques partielles ou complètes pour quelques oeuvres signées choisies.

 

0.4.3.2 Création Émulation

 

Sous le second onglet, on retrouve des propositions qui visent à nourrir la création. Sous les rubriques Voir et interpréter, Se former et Se rassembler, la section présente différentes activités de création.

 
La section Voir est consacrée à la diffusion d'oeuvres originales et/ou de leur interprétation par des tiers dans le but de favoriser la connaissance des oeuvres et encourager la création chez les personnes Sourdes intéressées. Pour le moment, elle diffuse la captation du récital de poésie du Flying Words Project, un duo de création de renommée internationale ainsi que l'interprétation de Théara Yim de Wise Old Corn mentionnée précédemment et qui ont toutes deux été organisées ou réalisées dans le cadre du processus menant à l'achèvement de cette thèse. Avec le temps, la section s'enrichira d'autres oeuvres.
De même, la section Se former est destinée à documenter, diffuser, commenter et proposer différentes activités ou sources d'informations disponibles en ligne qui, cette fois, cherchent à favoriser la compréhension des leviers narratifs et de développer ses techniques, stratégies et outils de création. Cette section vise la mise en partage des connaissances.

 
Enfin, la section se rassembler projette de diffuser des appels à participation, de présenter la documentation d'ateliers, bref, de faire connaître les initiatives de gens qui se regroupent pour travailler leurs oeuvres, s'entraider, et partager des techniques. Pour le moment, la section présente un atelier de traduction transmodale réalisée au cours de cette thèse et pendant lequel nous avons utilisé un support imagé comme contrainte à la création.

 

0.4.3.3 Traductions

 

Finalement, on retrouve, sous le quatrième onglet, des traductions de textes fondateurs pour la critique des oeuvres signées. Utilisant la technologie wiki, il est possible de collaborer à la traduction de textes et ainsi augmenter l'accessibilité des textes universitaires importants. Cette première étape propose des traductions de l'anglais vers le français. Le désir est de pouvoir traduire ces textes en Langue des Signes Québécois et/ou en d'autres langues des signes selon les offres de collaboration.

 
La navigation dans l'ensemble de la thèse se fait au gré des réflexions et des intérêts, comme il se doit. La lecture d'une histoire de la critique consacrée à la création narrative en langues des signes peut, elle, commencer ici.

 


1. En 1880 se réunit à Milan une assemblée internationale de pédagogues prenant en charge l'éducation des sourds. Au moment où le congrès a lieu, les tenants d'une méthode éducation oraliste vouée à l'articulation de la parole et réprouvant l'utilisation des signes, militent pour l'implanter depuis déjà une trentaine d'années. L'assemblée réunie en congrès est composée principalement d'adhérents à cette philosophie. Au terme de la rencontre, elle formulera une série de recommandations à l'intention des institutions publiques les implorant de favoriser l'implantation de cette méthode, et elle aura gain de cause. Les recommandations seront appliquées occasionnant l'interdiction des langues des signes dans la majorité des établissements d'enseignement d'Occident, le congédiement des enseignants Sourds, la ségrégation des élèves signeurs plus âgés des enfants plus jeunes arrivant à l'école afin d'éviter unapprentissage hors classe, etc. L'emploi de méthodes coercitives pour empêcher l'usage des signes a été bien documenté, et on sait qu'elles ont été utilisées jusque dans les années 1970. Une large part de la littérature créée en diverses langues des signes revient sur ces événements, sur leurs conséquences tant sur le plan collectif que sur les expériences individuelles. De même, de nombreux textes universitaires et de multiples interventions publiques, conférences, discours et manifestations sont consacrés à la mémoire et à l'analyse de ce contexte politique. Une simple recherche internet permet d'en trouver des centaines. Mentionnons néanmoins, parmi de très nombreux ouvrages portant sur le sujet, le livre de Florence Encrevé (2012) qui fait un récit fouillé du contexte sociopolitique dans lequel a lieu ce congrès. Mentionnons qu'au terme du 21e congrès sur l'éducation des Sourds qui s'est tenu en 2010 à Vancouver, Milan étant le second, les congressistes ont rejeté les résolutions du congrès de Milan et formulé des excuses publiques concernant ses conséquences. On peut lire la déclaration en ligne ici: http://www.milan1880.com/Resources/iced2010statement.pdf(lien externe)
2. Indice de ce rapport: on le marque dans la graphie. En effet, il est d'usage, en sciences sociales et humaines, d'utiliser la distinction typographique « Sourd » ou « sourd » pour distinguer l'appartenance identitaire et culturelle, d'une part, de la condition physiologique, d'autre part. Une attribution incertaine accorderait à James Woodward (1975), un linguiste des États-Unis, l'initiative de cette convention. Cependant, cette attribution individuelle est inconfortable puisque la pratique n'appartient pas qu'au monde universitaire. Il est, en effet, d'usage dans les communautés Sourdes de marquer et de revendiquer son identité culturelle par l'emploi de la majuscule. Plus récemment, j'ai vu également employés les termes « sourdien » ou « sourdienne » pour pallier à l'incongruité de l'usage d'une majuscule contre les conventions grammaticales habituelles. Par exemple, un intervenant invite la communauté à venir discuter de l'adoption de son usage ici (http://www.youtube.com/watch?v=htLq4svvuHM). À Montréal, on a aussi vu se former un groupe de discussion proposant rencontres et discussions dans les médias sociaux et se nommer café sourdien. Au moment où j’écris ces lignes, le terme fait l’objet de discussions dans la communauté québécoise. Dans cette thèse, j'accepterai cette proposition et utiliserai aléatoirement le « S » majuscule ou le terme « sourdien/sourdienne » lorsqu'il s'agira de désigner l'appartenance identitaire et culturelle des personnes. Par ce geste, je ne souhaite pas tant prendre position dans un débat qui me semble appartenir en propre aux personnes Sourdes de culture et locutrices des langues des signes, mais bien reconnaître à la fois les pratiques instituées et celles qui émergent de réflexivités récentes et donnent lieu à des délibérations importantes.
3. En octobre et novembre 2013, j’ai été invitée par le LABEX Arts et Médiations humaines de l’université Paris 8 pour une chaire d’étude consacrée à la création narrative en langues des signes. Il s’agissait, dans le cadre de cette chaire, de joindre l’équipe et de participer aux travaux du projet CIGALE (Capture et Interaction avec des Gestes Artistiques, Linguistiques et Expressifs). Dans ce cadre ont eu lieu des conférences, ateliers de création, ainsi qu’un séminaire de critique d’œuvres en langues des signes.
4. Il est d'usage dans les textes universitaires portant sur les langues des signes de faire une transcription en glose lorsqu'on réfère à une langue signée. Une glose met entre crochets le référent du signe. Par exemple: [LUNE][BRILLER] pour rendre compte de la phrase « La lune brille ».
5. Pour une présentation de l'approche, consulter le site Web suivant: http://afcmd.com(lien externe)