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Table des matières

 

CHAPITRE II
CRITIQUE ANALYTIQUE DE WISE OLD CORN DU FLYING WORDS PROJECT

 

2.1 Présentation générale

 
Le chapitre précédent a permis de faire une synthèse de ce que les chercheurs et chercheuses ont dégagé comme outils utiles à la critique des oeuvres littéraires signées. Le présent chapitre sera consacré à l'élaboration de la critique d'une oeuvre en s'appuyant sur cette synthèse. L'oeuvre choisie est un poème du Flying Words Projet intitulé Wise Old Corn. Rachel Sutton-Spence (2005a), citée précédemment, disait que créer des images à partir du matériau brut d'une langue visuelle est la pierre angulaire des relations entre forme et sens en langues des signes. La démarche du Flying Words Project est entièrement dédiée à ceci. J'ai choisi une oeuvre du duo spécifiquement pour cette raison, et aussi parce que leur démarche est, du point de vue de la critique, particulièrement riche. Bien ancrée dans l'histoire de la création signée, elle entre également en relation avec la poésie contemporaine des États-Unis sans pour autant être arrimée à l'anglais. Dense, elle offre un terreau fertile à l'analyse tant sous un angle formaliste que selon les pistes dégagées par les approches exploratoires. De plus, Peter Cook se distingue également de ses collègues par la densité corporelle de ses interprétations. Le choix de l'oeuvre en particulier s'est fait, elle, par coup de coeur : parce qu'elle m'a émue dès le premier comme dans les nombreux visionnements subséquents; parce qu'avec Theara Yim nous avons eu envie de l'apprendre et de l'interpréter; parce que dès le premier visionnement elle m'a semblée forte tant sur le plan politique que sur le plan poétique. C'est cette force ressentie qui m'a donné envie de l'analyser.
Commençons par la regarder :

 

Commençons par la regarder:

 

 

Donnons déjà quelques éléments d'information concernant le contexte de sa création. Le Flying Words Project est un duo de création, actif depuis 1984, formé de Peter Cook et de Kenny Lerner. L'oeuvre étudiée ici a été composée entre 1995 et 1997 lors de séances de travail sporadiques, l'éloignement géographique entre les lieux de résidence des deux auteurs ne permettant pas un travail en studio continu. Chez le Flying Words Project, le processus de création se fait toujours à deux. Toutes les oeuvres sont d'abord créées en ASL. Un support à la compréhension en anglais est façonné dans un deuxième temps à l'intention d'un public non-signeur. Il ne s'agit pas d'une traduction complète mais plutôt d’un mélange de syntagmes, de mots et de bruitages qui permettent la compréhension de la narration et facilite la perception du travail de construction d’image et de structuration de l’espace qui fait l'oeuvre. Sur scène, Peter Cook porte l'ASL et Kenny Lerner l'anglais. En création, les deux dimensions sont travaillées conjointement; sur scène, la performance se diffracte. L'expérience de réception sera dissemblable selon que le public est Sourd ou entendant. L'oeuvre inclut cette conscience des deux mondes, de l'interculturalité en présence et de la dissymétrie du pouvoir en jeu. Les personnes entendantes auront vraisemblablement ici ce réflexe de souhaiter que soit analysé ce qui les concerne, qu'une attention soit portée à la présence de la langue vocale et du partenaire entendant dans la performance. Cependant, si en effet, l'anglais et la présence de Kenny Lerner sur scène participent à l'oeuvre, ce dispositif a notamment pour fonction d'infiltrer la littérature signée dans des cercles et des lieux de diffusion qui l'ignore habituellement. Il a pour fonction de contrer l'invisibilité des langues des signes, et son objectif, en définitive, est de devenir superflu. À partir de ce moment, le rapport entre langue vocale et langue des signes pourra se rejouer, et l'analyser ne risquera plus de réitérer l'asymétrie. Ce dispositif est mis en place pour servir une oeuvre qui est d'abord et avant tout composée en ASL, et veille à ce que la mise en scène conserve à l'avant-plan la langue des signes.1

 
J'aimerais en respecter l'esprit et de même, conserver à l'avant-plan la langue des signes. Je choisirai donc ici de me concentrer sur le texte en ASL et sur ses modalités d'existence physiques et performatives. Je souhaite que le lectorat entendant se prête au jeu et ait la curiosité de découvrir ce que ce décentrement lui apportera.

 
La captation du poème que j'utiliserai pour cette critique a été faite le 19 octobre 2012, lors d'un récital donné par le Flying Words Project en ouverture du festival Phenomena à Montréal.2

 

Commençons par situer l'oeuvre dans le contexte spécifique de la création signée et dans celui plus large de la littérature états-unienne contemporaine.

 


1. Informations tirées d'une conversation téléphonique personnelle avec Kenny Lerner le 10 octobre 2011.
2. Le festival Phenomena succède au festival Voix d'Amérique, Les Filles électriques voulant renouveler son esthétique et ouvrir la porte à de nouvelles pratiques de performances. Après une dizaine d'années d'existence du festival Voix d'Amérique, le festival Phenomena en était à sa première édition en 2012. Dans le cadre de la partie intervention de cette thèse, nous avons coordonné, avec Théara Yim puis Dominique Lemay de la Société Culturelle Québécoise des Sourds, la venue du Flying Words Project et organisé une classe de maître offerte à des personnes locutrices compétentes en LSQ. J'ai collaboré à une partie de la production, alors que toute la logistique du spectacle a été assurée par l'équipe des Filles Électriques. La venue du Flying Words Project a aussi été rendue possible grâce à la collaboration de Daniel Forgues de la Fondation des Sourds du Québec.