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CHAPITRE III
CONTRIBUTION À L'APPAREIL CRITIQUE: UNE APPROCHE PAR L'ANALYSE DU MOUVEMENT

 

Hubert Godard écrit :
« Il est impossible de parler de danse ou plus généralement du mouvement de l'autre sans se rappeler qu'il s'agit d'une perception particulière, et que la signification du mouvement se joue autant dans le corps du danseur que dans celui du spectateur. Ainsi, le réseau complexe d'héritages, d'apprentissages et de réflexes qui détermine la particularité du mouvement de chaque individu détermine également sa façon de percevoir le mouvement des autres. »
1

 

3.1 Présentation générale

 
L'objectif poursuivi dans le présent chapitre est d'enrichir les méthodes d'analyse de la création en langues des signes d'outils qui s'intéressent au corps, plus spécifiquement d'outils issus de l'analyse du mouvement. Mon approche est exploratoire. Il s'agit de se doter de matériaux pour une école du regard, pour reprendre une expression de Hubert Godard. Ainsi, je propose une analyse comparative de deux interprétations de la même oeuvre qui a fait l'objet de la critique analytique au chapitre précédent. La première version est performée par son auteur, Peter Cook, tandis que la seconde est une reprise faite par Théara Yim avec qui j'ai travaillé l'interprétation.2 En traversant l'analyse, il s'agira de tenter de capter ce que le poétique dans l'oeuvre doit à la gestuelle et l'organisation posturale de son auteur. Il s'agira de capter, dans la reprise de l'oeuvre, ce qui donne l'étoffe à cette autre couche signifiante qui se superpose en gardant intact (ou est-ce vraiment le cas?) le texte premier. Les questions sous-jacentes sont celles partagées avec Rose et Sutton-Spence évoquées au chapitre précédent, et reformulées ainsi : comment fonctionne l'inextricable lien entre le texte et sa performance? Que se passe-t-il dans la transmission d'un texte d'un corps à un autre?

 
Commençons par une citation : « L'image du danseur, comme toute information visuelle, génère chez le spectateur une expérience kinesthésique : ce qu'il voit produit ce qu'il ressent. Mais réciproquement, son état corporel travaille à son insu l'interprétation de ce qu'il voit. » (Cazemajou, 2005)

 
Il en sera de même pour l'oeuvre en une langue des signes qui, si elle n'est pas dansée, si elle ne quitte pas la narrativité, opère de façon semblable à un corps en mouvement dans l'espace. Rien n’indique que l'accès au sens ne viendra inhiber la réception kinesthésique. Le projet de ce chapitre est donc d'enrichir les outils dont la critique d'oeuvres littéraires signées dispose de cette attention particulière. Pour y arriver, il convient de prendre l'expérience sensible de la réception comme guide de perception de l'émission, et de prendre appui sur des notions de base d'analyse du mouvement.

 
Si je ne dispose pas d'information concernant le processus de création tel qu'il s'est déroulé entre Peter Cook et Kenny Lerner, j'ai directement accompagné le processus d'appropriation du texte par Théara Yim. J'ai donc en mémoire des indications physiques et somatiques que j'ai moi-même données pour parvenir à une interprétation que nous avons, ensemble, estimée juste. Mon analyse ne saura faire fi de cette mémoire et demeurer strictement sur le plan de la réception. Y référer sera parfois, d'ailleurs, nécessaire au fil de l'argument.

 
Regardons-les une première fois, toutes deux, immédiatement :

 
Revoyons d'abord la version originale interprétée par Peter Cook afin de pouvoir la comparer à l'interprétation qu'en fait Théara Yim :

 

 

 

Ensuite, la version interprétée par Théara Yim :

 

 

 

Puis commençons l'analyse par la description du contexte de réception qui la sous-tend.

 


1. Abdou El Aniou, P. 1995. « Extrait d’une interview de Hubert Godard ». Notes funambules, vol. octobre, no 4 (1995).
2. L'enregistrement de la reprise a été fait dans les Studios de Oboro, en 2011. L'objectif de cet enregistrement était de créer une version de l'oeuvre vidéo intégrant également un travail de dérivation formelle à partir de configurations manuelles créé en collaboration avec deux interprètes en danse contemporaine. Le film n'a pas encore été monté et ne fait pas partie de ce qui est étudié dans cette thèse.