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Table des matières:

 

1.2.4 Conclusion partielle

 
L'objectif de cette recension des écrits, rappelons-le, est de parcourir les textes des théoriciens et théoriciennes qui se sont intéressées à l'analyse de la poésie signée afin de comprendre comment s'est construite cette connaissance de manière à en extraire les outils utiles au développement d'une critique d'oeuvres signées dans une perspective artistique. À ce jour, les textes d'analyse d'approche formaliste ont une démarche mixte. Il s'agit le plus souvent autant, voire davantage à cette étape-ci, de développer les outils d'analyse des oeuvres que d'en faire la critique. Autrement dit, la critique des oeuvres d'art commence à émerger des travaux qui développent les outils nécessaires pour y parvenir. Dans les analyses parcourues dans cette section, si la visée des auteur.es est directement ou indirectement de faire en sorte que la création en langue des signes soit finalement vue comme telle et puisse être discutée, commentée à ce titre et mise en relation avec d'autres oeuvres d'art, le contexte à l'intérieur duquel se développe l'analyse fait en sorte qu'il est beaucoup question des structures de la langue, de la fonction poétique du langage, mais pour le moment, encore peu d'art. Les études portant sur la création poétique signée sont publiées dans les revues spécialisées sur les langues des signes spécifiquement, et les recherches bibliographiques pour en trouver des traces dans des revues de critique littéraire ou d'art sont infructueuses. Parmi les textes parcourus jusqu'à maintenant, celui d’Ormsby propose la critique littéraire d'une oeuvre de Valli. Sutton-Spence, pour sa part, dégage des éléments pour une sociologie de la création narrative signée. Cependant, lorsque Klima et Bellugi, Valli, Blondel et Miller, le trio Russo Pizzuto et Giuranna, Sutton-Spence (en partie) analysent des segments d'oeuvres poétiques, c'est pour les décrypter, ce sont les connaissances en linguistique qui sont développées. Ces connaissances sont essentielles, mais encore insuffisantes pour servir une démarche de critique d'oeuvres dans une perspective artistique.

 
Sur le plan politique, suivant le fil de l'évolution des approches formalistes, un seuil a été franchi. La validité des langues des signes n'est plus à prouver, ni leur légitimité. La stratégie qui consiste à montrer l'équivalence entre les procédés employés dans une oeuvre signée avec ceux employés dans des oeuvres en langues écrites dont la qualité est reconnue, si elle peut être encore nécessaire, n'est plus obligatoire. Ce seuil franchi, on voit poindre la possibilité d'adopter d'autres stratégies. Parmi celles-ci se trouve la diffusion de critiques d'oeuvres qui renverraient à un ensemble d'outils d'analyse développés spécifiquement pour rendre compte de la création en langues des signes. Petit à petit, nous pourrons voir apparaître un nombre grandissant de critiques qui traitent sur un pied d'égalité les oeuvres créées en langues vocales et celles créées en langues des signes. Cela nous donnera l'occasion d'explorer ce que ces nouveaux outils d'analyse peuvent apporter à l'analyse d'un corpus en langues vocales. Cependant, pour accomplir ce projet, beaucoup reste encore à développer.
Placée, aujourd'hui, devant le projet de rédaction d'une analyse d'oeuvre signée, en se référant aux outils proposés par les formalistes, de quoi dispose le ou la critique?

 
Parcourons la synthèse des outils disponibles pour la critique dont nous disposons jusqu'à maintenant.

 

 

Ces outils en main, la critique est en mesure de faire une analyse thématique de l'oeuvre et de discuter, comme le fait Sutton-Spence, de sa relation avec l'histoire des Sourds en empruntant un angle sociolinguistique ou comme le fait Ormsby en mettant en relation l'histoire singulière des Sourds avec d’autres éléments de l’histoire humaine en général. Comme Ormsby également, elle peut déceler si la forme du poème choisi correspond à une forme conventionnelle et voir s'il peut être inscrit dans des courants littéraires connus dans les langues vocales.

 
Commençant, par exemple, par une analyse des figures, la critique peut faire ressortir dans l'oeuvre l'usage de métaphores spatiales ou de motifs symboliques qui étend la portée de l'histoire racontée au-delà du récit. S'intéressant à la structure de l'oeuvre, elle peut déceler si se dégage une superstructure cinétique, et s'il y a un travail de symétrie ou, au contraire, une rupture de symétrie sur les plans spatial et temporel. Approchant la loupe, elle peut faire une analyse au niveau sublexical pour faire ressortir, s'il y a lieu, l'occurrence de parallélismes formant des motifs visuels, spatiaux ou cinétiques ou qui, encore, peuvent porter une connotation symbolique. Au niveau lexical, la critique a en main deux façons d'aborder le travail des signes productifs : 1 — les comprendre, comme Sutton-Spence, comme des instruments de création de néologismes, et s'intéresser à la polysémie qui s'en dégage ou aux effets émotionnels qu'ils cherchent à produire, ou 2 — les envisager comme Russo, Pizzuto et Giuranna et, dès lors, analyser l'iconicité dynamique qu'ils rendent possible.

 
Par ailleurs, des questions connexes commencent également à émerger des analyses formalistes. Par exemple, la question de la traduction et celle de l'influence d'une langue sur l'autre, quand les oeuvres sont bilingues, restent entières. Une autre question, plus immédiatement traitable, est celle de la performance, du caractère incarné des poèmes signés et de la difficile dissociation du texte. Avec elle se pose la question de l'auteurship, de ce qu'il advient du texte original lorsqu'il passe dans un autre corps.

Pour s'outiller d'avantage et notamment pour aborder cette dernière question, voyons voir une autre série de recherches qui adoptent une stratégie plus exploratoire. Les parcourir permettra d'enrichir ce guide de lecture critique des oeuvres.